Ces interminables divagations mortuaires où le vieux pontife s'égarait, plus fréquentes à mesure qu'il cédait à l'assoupissement du grand âge, qui pourrait nous en donner la clef? Il y laisse abîmer sa raison. Il ne fournit plus rien au monde et n'accueille plus rien du monde, sinon le souffle des tempêtes dans sa cime. Par son seul tronc il fait encore l'effet le plus imposant, mais il a passé la saison des feuilles. Les tempêtes l'ont ébranché; nul oiseau, même d'hiver, ne vient se reposer sur lui, et la seule touffe verdoyante qu'il tende vers le ciel, c'est, comme un bouquet de gui parasitaire, la pensée vintrasienne. Dans cette intelligence entourée de brumes, quelques souvenirs, toujours les mêmes, passent à de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un ciel neigeux, s'élèvent des taillis de la côte, y reviennent, en repartent, obéissent à quelque rythme indiscernable. Un vent froid et sonore commence à souffler continûment sur la colline; le soleil ne l'éclaire plus que bien rarement d'une franche lumière. Dans ce vieux cœur, la vie prend les couleurs désolées d'un février lorrain, tout de vent, de dégel et de pluie; l'horizon se rapproche, le silence se fait, les formes s'enveloppent de brouillard. C'est l'hiver plus en rapport avec sa défaite, avec la monotonie de son âme, avec le repliement de son génie monocorde. Léopold semble aux yeux de tous un vieillard plus aride et plus pierreux que le sommet de Sion, mais sur cette lande, les esprits dansaient. C'est l'âge et c'est l'heure où Victor Hugo produit le Pape, l'Ane, la Pitié suprême. Personne ne tient plus les orgues, mais elles continuent de vibrer et d'emplir les voûtes.

Un soir glacial de l'année 1883, au milieu d'une tempête de neige, un jeune paysan qui se rendait à cheval de Vézelise à Étreval, entendit dans un champ des appels désespérés. Il se dirigea vers l'endroit d'où partaient les cris et trouva un vieil homme, affolé de terreur et de froid, qui battait les champs au hasard. C'était Léopold Baillard.

L'hiver, cette année-là, était particulièrement rude. Depuis trois semaines, la neige et le froid tenant Léopold bloqué dans sa pauvre masure, il passait ses journées avec Marie-Anne, tous deux serrés dans l'âtre de la cuisine, et de fois à autre, désireux de regarder au dehors, ils approchaient un fer chaud de la vitre pour fondre la glace qui se reformait aussitôt. Cependant l'argent manquait à la maison, et ce matin-là, bravement, Léopold avait dû se mettre en route pour aller recouvrer une créance à Vézelise. Son affaire s'y régla plus vivement qu'il n'avait osé l'espérer; trois heures achevaient de sonner; la soirée dans la petite ville s'annonçait pénible et coûteuse. Quoique la nuit en cette saison vienne avec rapidité, il calcula qu'il avait le temps de regagner Saxon, et sans plus tarder il prit les sentiers à travers champs. A cette heure où le crépuscule commençait de tomber la plaine offrait un spectacle plein de tristesse. La neige poussée par le vent s'était amassée aux points où quelque obstacle l'arrêtait, contre une clôture de haie, contre un revers de talus et donnait au pays un aspect inconnu. Sous ce linceul argenté, les objets perdaient leur apparence réelle. La nuit descendait rapidement. Bientôt il n'y eut plus de clarté que celle qui sortait du sol éblouissant de blancheur. Une brume glaciale qui s'abattit sur le plateau acheva de brouiller et de confondre toutes choses. Le vieillard perdu en plein champ, exténué, transi de froid, aveuglé par la neige, n'entendait ni un pas, ni un aboiement, ni une sonnerie de cloche. Il n'apercevait aucune lueur. Tout ce qui faisait depuis des semaines, l'objet de ses entretiens avec Marie-Anne lui revint à l'esprit: les loups, poussés par la faim, venant rôder jusque dans les villages; plusieurs facteurs tombés de froid dans le fossé des routes; le vin gelé dans les tonneaux, les pommes de terre dans les caves et les porcs dans les réduits. Aucun doute, cette fois, c'était la véritable Année Noire qui commençait. La terreur envahit le cœur de cet homme vieux, fatigué et qui avait toujours été d'un naturel craintif. Il se mit à crier désespérément, et ses longs cris qui lui revenaient dans le silence nocturne eurent pour effet de redoubler son épouvante. Léopold tournoyait sur lui-même, assez pareil à quelque oiseau égaré et perdu, unique survivant d'une espèce envolée, d'une troupe disparue derrière les nuages d'un soir d'hiver. A la fin, épuisé, à bout de force, il se laissa tomber… C'est alors que le paysan le trouva, attiré par ses gémissements. Ce bon Samaritain, qui était un jeune et vigoureux garçon, prit le pauvre pontife dans ses bras, le hissa sur son cheval et l'emmena en croupe dans la direction d'Étreval où il habitait. Mais chemin faisant, quand il eut reconnu dans ce passant égaré le fameux M. Léopold Baillard, il fut pris d'un vague malaise, comme s'il portait le diable en croupe, et ma foi! la force avec laquelle le vieillard avait noué ses bras décharnés autour de son cavalier donnait quelque vraisemblance à ce soupçon. Il ne se soucia pas d'introduire chez lui ce bizarre compagnon, et avec une courtoisie prudente, il lui demanda s'il ne lui serait pas agréable de passer la nuit au château d'Étreval, chez les enfants de Monsieur Haye.

Étreval!… Monsieur Haye!… Souvenirs lointains, mots magiques! Ils ranimèrent Léopold et lui donnèrent de l'imagination.

Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas vu une arrivée aussi romanesque, la charmante ruine Renaissance, aux fenêtres sculptées de feuillages et de fruits, qui couronne la hauteur d'Étreval. Elle put frémir joyeusement, à l'apparition de ce cheval efflanqué et de ce jeune paysan qui lui amenaient en croupe le plus vieux et le plus étrange rêveur de cette terre. Jamais Walter Scott, le chantre des races opprimées, n'imagina un rendez-vous nocturne plus romantique que celui de ces vieilles pierres déchues et de ce représentant des antiques chimères. L'arrivée des deux cavaliers et le pas du cheval sonnant sur la terre durcie par le gel, dans le silence de cette heure tardive, révolutionnèrent les trois cours du château. Des portes s'ouvrirent en dépit du froid, et Léopold se trouva tout à coup au milieu d'un cercle de lumière.

—Prenez-le, vous autres, dit le jeune paysan qui l'amenait; il est à moitié mort de froid.

Des bras se tendent vers Léopold, qui se laisse glisser du cheval. On le porte dans la cuisine, auprès d'un grand feu. Il remercie, et toujours sous l'empire de ses grandes imaginations, il se persuade que tous ces gens l'entourent avec épouvante, qu'ils lui demandent de les protéger, dans l'effroyable tourmente de neige et de froid où, ce soir, le monde va périr. Avec un esprit magnanime, il les rassure tous:

—Ne craignez rien, dit-il, je viens marquer la porte de vos demeures, afin que la colère de Dieu ne s'exerce pas sur vous.

Étonnés d'une si bizarre espèce de folie, chacun se pressait et échangeait les diverses interjections par lesquelles se témoigne la stupeur lorraine.

Mais Léopold peu à peu reconnaissait Mme Haye, la petite-fille de son vieil ami, et près d'elle, dans ce cercle qui l'entourait, il retrouvait, hommes faits et pères de famille, ceux qu'à cette même place, vingt-cinq années auparavant, il avait vus enfants. On les lui nommait, il s'attendrissait.