—Les Français n'ont pas été assez malheureux… C'est à recommencer.
CHAPITRE XVIII
UN HIVER DE DIX ANNÉES
Et maintenant quel silence, quelle indifférence autour de Léopold Baillard! La guerre a rejeté tant de choses au fond des siècles! L'histoire des Baillard fait désormais partie d'un monde aboli. On n'en voit plus au milieu des broussailles que l'espèce de tour ruinée qu'est la vieillesse de Léopold. Des légendes flottent dessus. Comme les Raymond Lulle et les Nostradamus, ce maudit a connu l'art de tirer l'or des poches obscures où il sommeille. Dans les veillées, on parle de ses grands voyages, comme des aventures que coururent toujours les chercheurs de trésors. Sa visite surtout, chez l'Empereur, à Vienne, éblouit. Nul ne voit les anges et les fantômes au milieu desquels il vit, mais beaucoup admettent qu'il sait de grands secrets. Les dernières rêveries du moyen âge le rejoignent. Et lui, toujours pareil à lui-même, il reprend son éternelle songerie et son dialogue avec Dieu. Des années encore, son rêve bizarre va jaillir de son âme, monotone et régulier comme le bourdonnement d'une coquille d'œuf sur le jet d'eau d'un vieux jardin. Rien de la vie, pas même les appels de la mort, ne peut plus le distraire. Et pourtant, à coups redoublés, la destinée l'assaille.
C'est d'abord Quirin, Quirin l'infidèle, qui rend l'âme, dans l'hospice réservé aux vieux prêtres, à Rozières-aux-Salines, après une abjuration complète de la doctrine vintrasienne. Depuis longtemps on ne recevait de lui à Saxon que de vagues et lointaines nouvelles. Léopold a-t-il gardé de son cadet plus d'images que nous n'en possédons nous-mêmes? Jusqu'à ces derniers temps, dans les séminaires lorrains, on avait coutume de raconter aux jeunes diacres l'histoire d'un prêtre, magnifiquement doué d'éloquence et d'intelligence, qui avait écouté les suggestions du démon de l'orgueil. A quel degré de misère était-il tombé! Un jour, dans les rues de Nancy, on l'avait rencontré, vêtu d'une longue blouse et le fouet à la main, conduisant un haquet de marchand de vins. C'était Quirin, passé à l'état d'image exemplaire pour épouvanter les jeunes séminaristes… Par ailleurs, on racontait l'avoir vu dans le petit village vosgien de Rugney, campé dans une roulotte, sur la place, entre la fontaine et l'église, avec une femme et des enfants. Était-ce sœur Quirin? On ne sait. Elle portait un bonnet noir; elle entrait peu ou pas à l'église. Mais Quirin, lui, ne manquait pas un office. Couvert d'une longue pèlerine noire, et coiffé d'un vaste chapeau de même couleur, il se plaçait près du confessionnal et suivait les prières sur son livre avec un grand recueillement. Sa roulotte était un théâtre de marionnettes. C'était lui qui tirait les fils et faisait parler les pantins, en contrefaisant sa voix.
Après Quirin, c'est Euphrasie qui meurt. On était si bien accoutumé à la voir humble devant tous, dévouée à Léopold et soumise aux oblats, que personne ne prenait la peine d'apprécier cette vieille femme, Léopold et Marie-Anne Sellier pas plus que les autres gens du village. Elle s'éteint. C'est un miserere qui se tait, une imploration que la mort accueille, une forme chétive qui s'en va humblement sous la terre.
Quirin, Euphrasie disparaissent; les larmes ne montent pas aux yeux du vieillard insensible; elles pourraient l'empêcher de voir clair dans le ciel et de saisir le moment où apparaîtra la comète. Mais Vintras qui meurt! Tout son être s'émeut. Quel vide immense dans l'univers! C'est l'orchestre du monde soudain qui se tait.
L'annonciateur de la nouvelle loi n'est plus. Que la création entière prenne le deuil! Il était entré dans la vie des Baillard comme un coup de vent dans la pauvre cabane, comme le messager de Dieu. Et ce grand favori du ciel, aux heures où l'Esprit le laissait en repos, se montrait le plus simple des artisans et le plus tendre des amis. Sa maison respirait les vertus de l'atelier de Nazareth… Vintras est mort. Léopold pleure; il a perdu son bon maître, son consolateur, celui qu'il tenait par la main pour le dur voyage de la vie.
Avec quelle ardeur, faite de tendresse humaine et de sentiment de l'infini, au milieu de la toute petite église assemblée, le Pontife d'Adoration célèbre une messe solennelle pour celui qui mena son peuple à deux pas de la Terre de Chanaan sans pouvoir y pénétrer lui-même. D'une voix toujours forte, il entonne le cantique de la Miséricorde et, aussitôt après, un triomphant alleluia. Il affermit sur sa tête la mitre qu'y a déposée Vintras. Le prophète disparu, les promesses divines subsistent. Pas un instant, Léopold ne doute de relever un jour les murs de Sion. Dans son naufrage, quasi seul sur l'océan, le vieillard ne se détourne pas une minute de sa ligne. Il continue de nager vers la rive promise en tenant au-dessus des flots son poème d'espérance[3].
[3] Vintras mourut à Lyon, la ville religieuse, la ville humide où champignonnent autour de la foi nationale toutes les variétés de la flore mystique. A son lit de mort, semble-t-il, il élut pour son successeur le fameux abbé Boullan. Il lui chuchota les secrets que lui-même avait reçus de Martin de Gallardon et probablement aussi quelques noires pensées de derrière la tête, que le vieillard de Sion, tout limité au drame de sa colline, ne soupçonna jamais.
Tous les soirs, durant des années, Marie-Anne couchée, le vieil homme reste seul debout jusqu'à minuit, non pour rêver devant les cendres éteintes, mais pour attendre les âmes de ses morts. Saxon repose, tous les villages dorment; le vent tournoie avec un bruit lugubre autour de la maison maudite; les voix de Vintras, de François, d'Euphrasie, de Thérèse passent dans ces grands espaces désolés, dans ces bourrasques lorraines, leur donnent une âme et transforment des forces physiques en un immense sentiment de douleur. Léopold appelle devant l'âtre de sa cuisine ses trépassés. Il les accueille, converse avec eux, et s'il les a vainement attendus, avant de se coucher, il prend soin de ranimer le feu et de disposer des chaises devant, car ils viendront tout transis finir la veillée chez lui.