Ce jour-là, 10 septembre 1873, dès le matin, le vieux pontife fut sur la colline. La pluie tombait à verse; un vent froid faisait rage; mais, bravant le mauvais temps, un peuple immense s'acheminait. Tous les sentiers, toutes les routes fourmillaient de pèlerins, à pied, en carrioles ou bien entassés dans les voitures omnibus que les petites villes avaient appareillées pour ce jour. Quand tout le monde se désolait de cette inclémence du ciel, soudain, à huit heures et demie, les nuages se déchirèrent, et s'émerveilla de voir apparaître miraculeusement le soleil au-dessus de la sainte montagne.
Sur une estrade dressée devant le porche, un cardinal et sept évêques bénirent trente mille pèlerins qui défilèrent au chant des cantiques, au bruit des fanfares, en agitant leurs bannières, parmi lesquelles la foule saluait avec religion celles de Metz et de Strasbourg en deuil. Au centre du cortège, portée sur un coussin de soie blanche, étincelait une splendide couronne offerte à la Vierge de Sion par les familles lorraines. Et le moment solennel, ce fut quand les Pères Oblats soulevèrent la statue miraculeuse, de façon à ce qu'on l'aperçut de tous les points du plateau, et que le cardinal, ayant reçu la couronne des mains du Père Aubry, la déposa sur la tête de la Vierge. Alors les pèlerins poussèrent une immense clameur de vivats, entonnèrent un Magnificat d'une puissance incomparable.
Léopold Baillard mêlait sa voix à ce formidable concert et animait du regard et du geste son petit cénacle enflammé. On se le montrait du doigt.
Bien qu'il eût, toute sa vie, obstinément tourné son visage vers le ciel, le vieillard, maintenant presque octogénaire, était courbé, cassé comme ceux qui ont passé leurs jours à lier la vigne ou bien à arracher les pommes de terre. Il portait son éternel pardessus sur sa lévite noire; un feutre à larges bords jetait de l'ombre sur ses yeux étincelants; un gros cache-nez de laine entourait son cou; une immense gibecière, retenue aux épaules par une large courroie en cuir jaune, lui battait sur les reins. Elle était gonflée des armes célestes, croix de grâce et théphilins dont il s'était largement pourvu, en prévision de la tragédie divine qui allait se dérouler…
On se le montrait… Quelques-uns ricanaient, un petit nombre se scandalisaient, mais ce n'était pas un mouvement d'horreur qu'éprouvait à son endroit cette foule exaltée: chez la plupart, il touchait des parties obscures de l'âme ranimées par la tristesse qui s'exhale d'un malheur national et par le caractère de cette journée de supplication. Et les prêtres eux-mêmes, répandus par centaines dans cette foule, disaient: «Le voilà donc, ce fameux Léopold Baillard!» d'un ton où il entrait plus de curiosité que d'animosité.
Quant à lui, l'ancien prêtre-roi de Sion, quel haut sentiment n'a-t-il pas de sa présence au milieu de cette procession «suppliante» et «expiatoire» sur le plateau de la Vierge! Constamment il s'est tenu au premier rang, auprès de M. Buffet, président de l'Assemblée nationale, en face des sept évêques et du cardinal, et maintenant que l'heure du sermon est arrivée, il est debout au pied de l'estrade où l'orateur, au milieu du vent qui s'est remis à souffler en tempête, apparaît dominant la multitude qui se presse pour l'entendre.
Au sentiment de Léopold, le moment décisif est venu. Il somme dans son âme le prédicateur de confesser la Vérité. Il attend. Quoi donc? Que tous fassent leur soumission, reconnaissent les signes de Dieu et l'autorité de l'Esprit. Quand l'orateur déclare dans un grand mouvement d'éloquence que Dieu a frappé la France pour ses fautes, Léopold dit: «Eh bien! Eh bien!» en frappant la terre de son bâton. Il exige des conclusions pareilles à celles que lui-même a tirées des événements, et comme elles ne viennent pas, lui et son petit peuple se démènent.
Cependant la violence du vent, augmentée sur le soir, ne laissait plus entendre le sermon. Des centaines d'auditeurs découragés se retiraient et allaient s'installer par groupes sur les pelouses pour s'y restaurer des provisions qu'ils avaient apportées. Le vieillard, lui, ne bougea pas. Il resta immobile sous la bourrasque, et il encourageait avec une frénésie intérieure la tempête, comme il eût applaudi une cabale céleste couvrant la voix d'un indigne comédien.
Ce vent qui disperse et éteint les paroles du prédicateur, qui domine et rabat l'enthousiasme de la foule, ces groupes lassés qui s'assoient et mangent pendant le discours sacré, toutes ces forces de nature insurgées contre cette apothéose du clergé, c'est une tragédie qui échappe au vulgaire, mais qui soulève Léopold: une fois de plus, dans cette tempête, il rejette la hiérarchie, il répudie l'ordre humain et se proclame le fils de l'Esprit qui souffle.
A quoi bon s'attarder plus longtemps au milieu de cette foule trahie par ses pasteurs! Il ne sait à cette minute qui détester le plus de ces évêques mitrés ou de cette multitude aveugle et sourde à tous les éclairs et à tous les tonnerres. En descendant de la colline, il s'écria avec amertume: