Chose étrange d'ailleurs et difficilement croyable, il y eut à ce moment, sous le drap de deuil, à ras de terre, un frémissement de liberté. Quelque chose s'était desserré. Sous cette dure discipline étrangère s'épanouissait une certaine licence, tout humble, toute plébéienne, un affranchissement des simples et des enfants. La disparition des agents de l'État donnait aux contribuables une béatitude inconnue. Le vin et tous les produits imposés circulaient sans droits; le sucre et le café qu'on faisait venir de la Suisse se vendaient pour rien; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d'eau-de-vie et les débiter sur la place. Pour tous les enfants commençait une inoubliable période de vagabondage, de rêveries, de terreurs et de hardiesses. Tandis que les bonnes sœurs réunissaient les tout petits pour faire des montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs journées entières à polissonner au milieu des soldats, à dérober des poignées de riz ou de chlore aux sacs éventrés, à lancer des pierres dans le ventre des vaches abandonnées par les régiments et qui pourrissaient au fossé des routes. Dans ce désordre universel, Léopold se multipliait autour de la colline. Il allait répétant partout que Vintras et que lui-même, depuis vingt ans, annonçaient tous ces malheurs, et personne n'avait rien à lui opposer. Du coup, il reconquérait son prestige. Dans ce village où ne restaient que les enfants et les vieilles gens, il était devenu un personnage formidable qui inspirait un mélange de vénération et d'effroi. Chez Marie-Anne Sellier, devant la fenêtre ouverte sur le ciel profond, au milieu d'un petit cercle formé quasi de toutes les gens de la colline, il annonçait, à la terreur générale, qu'on n'avait encore rien vu et que maintenant on allait voir dans la nue le visage de Dieu.

—Aujourd'hui, prêchait-il, c'est le jour de la hache et du canon! Après ce jour, la nuit qui viendra sera la nuit de feu! Et le jour qui suivra cette nuit sera le jour de l'empoisonnement des fontaines! Et la nuit qui naîtra après ce jour sera la nuit des mains liées et le supplice des rois! Puis viendra l'inexorable pillage! Puis les drapeaux noirs! Puis les cent parlements et le travail des tombeaux! Puis la croix de grâce, le dictame, l'eau de salut, les éliaques! Puis la fête des Eucharistiques! Puis les fanfares célestes. Puis les parfums qui viennent du Midi! Les quatre arcs-en-ciel! Les chants d'en haut! L'étendard des anges! Le nouveau temple!

Et si on lui demandait:

—Mais quand donc arriveront ces grands événements?

Il répondait:

—Quand le dernier Prussien sera sorti de France.

Tout le petit village soupirait après ce moment, qu'il fallut attendre trois longues années.

Au fur et à mesure qu'arrivaient de France en Allemagne les wagons d'or, les Prussiens évacuaient pas à pas la Lorraine. Ils quittèrent Mirecourt le 25 juillet 1873, Charmes le 27, Saint-Nicolas et Nancy le 1er août. Rien aujourd'hui ne peut faire comprendre à ceux qui ne l'ont pas éprouvée, l'émotion patriotique, d'une qualité religieuse, qui souleva toutes ces petites villes au départ de leurs garnisons prussiennes. Il en alla partout à peu près de même. Dès le matin, un caporal sapeur de la compagnie des pompiers était dans le clocher avec la mission de surveiller les Prussiens. Toute la matinée, on en voyait encore dans les rues. Vers midi, ils commençaient à disparaître. Bientôt le guetteur annonçait la formation de la colonne. Un prodigieux silence de toute la population se faisait. A cinq heures sonnant, leur chef poussait trois hourras, et la troupe s'ébranlait. Quand le soldat de tête débouchait sur la grand'route, les cloches de l'église se mettaient à sonner en volée; le caporal sapeur accrochait son drapeau en haut du clocher, près du coq; instantanément la petite ville se pavoisait, et chacun se précipitait dans la rue. C'était une fourmilière heureuse, une famille dont tous les membres se congratulent, une espèce de victoire, une première revanche. Un seul mot frémissait dans les airs: Espérance! Espérance!

Et ce cri patriotique, sur toute la France, fut soutenu d'un immense mouvement mystique. Des voix inspirées s'élevèrent de toutes parts; on ne rêvait que miracles et prophéties; plusieurs Voyants annoncèrent le règne de l'Antéchrist et la fin du monde; d'autres, au contraire, le triomphe définitif du grand Roi et du grand Pape. Un vaste mouvement de supplications commença. Des multitudes enflammées par les appels de leurs prêtres s'en allèrent chanter, prier, s'agenouiller à Lourdes, à La Salette, à Pontmain, à Paray-le-Monial, au mont Saint-Michel, à Sainte-Anne-d'Auray, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres. Le premier mouvement de la Lorraine rendue à sa libre respiration fut d'organiser à Sion un grand pèlerinage national, une fête religieuse et patriotique, en l'honneur du couronnement de Notre-Dame, patronne de la province.

—Nous y voilà! dit Léopold.