—Monsieur le Supérieur, je viens de rencontrer le Révérend Père Abbé qui m'a dit que j'avais fait une impertinence en vous laissant seul et que je ne manquerais pas de trouver, derrière ma cellule, mon jardin, autant de fois que je voudrais, mais que nous n'avions pas tous les jours le restaurateur de Sion, de Flavigny, de Mattaincourt et de Sainte-Odile. Je l'ai cru et je m'en viens tout droit vous prier d'excuser ma sottise, car je vous avoue que ignorans feci.

A ces mots, les traits contractés de Léopold Baillard s'attendrirent et deux larmes coulèrent de ses yeux. Sur ce visage de fiévreux apparut l'expression la plus touchante d'une tristesse en quête d'une consolation. Léopold, contraint de plier devant les représentants de Dieu, en appelait depuis vingt jours à Dieu même. Et soudain ces bonnes paroles, qui semblaient lui tomber du ciel, venaient fondre sa dureté. Toute trace d'orgueil disparut de sa figure pour ne plus laisser voir que cette face de son âme qui aspirait à l'amour. Le bon père Magloire en fut ébloui, et devinant que toute explication blesserait un cœur si malade, il eut un geste plus humain que religieux, et lui serra simplement la main.

Tous deux se turent quelques minutes, puis comme ils rentraient dans la Chartreuse, Léopold la montrant d'un geste:

—Cette maison, mon Père, savez-vous comment elle a été construite? Par notre duc Charles IV, avec les pierres de nos forteresses lorraines, quand Richelieu nous contraignit à les détruire. Eh bien! moi aussi, on m'a ordonné de détruire de grandes forteresses lorraines que j'avais relevées de mes mains…

Et il les ouvrait toutes grandes, ajoutant:

—Comment voulez-vous que j'aie pu trouver la paix ici?

Jamais le bon Chartreux n'avait entendu de semblables paroles. Son imagination, déconcertée par un pareil rapprochement, se réfugia dans un humble conseil dont il ne pouvait pas soupçonner les redoutables conséquences.

—Votre retraite touche à sa fin, monsieur Baillard. Allez-vous rentrer tout droit à Saxon? A votre place, j'essayerais d'un petit voyage. Il ne faut pas, comme vous faites, écorcher votre plaie. Il n'est bruit dans les journaux que d'un homme extraordinaire, un certain Pierre Michel Vintras et de son Œuvre de la Miséricorde. Il passe pour un grand prophète. C'est du moins la qualité que lui attribue monsieur Madrolle, dont je vous prêterai les brochures et que j'appelle le Jérémie de la France. L'Œuvre de la Miséricorde serait l'accomplissement de la promesse faite aux hommes par le Sauveur de leur envoyer Élie pour rétablir et reconstituer toutes choses. Que valent ces idées? Là-dessus, je fais toutes réserves, car on dit que ce Vintras n'est pas tendre pour Nos Seigneurs les Évêques. Mais enfin, il donne un beau et grand rôle au cœur. Intelligent comme vous l'êtes, vous devriez aller voir.

Léopold ne répondit rien. Il s'enfonça dans une immense rêverie. Le mot générateur de toute une nouvelle vie venait d'être prononcé.

Quelques jours plus tard, la retraite des trois frères Baillard atteignit à sa fin, et le temps arriva pour eux de rejoindre leur poste sur la colline de Sion. Mais Léopold, sitôt les portes de la Chartreuse ouvertes, tourna le dos à la Lorraine pour s'en aller d'un vol rapide tout droit sur Tilly, auprès de Vintras. La lecture de l'ouvrage de M. Madrolle, Le voile levé sur le système du monde, venait de l'exciter prodigieusement, et comme le lui avait conseillé l'imprudent père Magloire, il allait voir, laissant à ses deux frères le soin de gouverner en son absence sa paroisse de Saxon et le pèlerinage.