CHAPITRE IV
IPSE EST ELIAS QUI VENTURUS EST

Arrière ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui décolorent et rabaissent tous les spectacles, qui refusent de reconnaître sous les formes du jour les types éternels et, sous une redingote ou bien une soutane, Simon le magicien et le sorcier moyenâgeux! Ils amoindriraient l'intérêt de la vie. Qu'est-ce donc, disent-ils avec dédain, que ce Vintras, cet enfant naturel, élevé par charité à l'hôpital de Bayeux, successivement commis libraire à Paris, ouvrier tailleur à Gif et à Chevreuse, marchand forain, domestique chez des Anglais à Lion-sur-Mer, commis chez un marchand de vins à Bayeux, puis en dernier lieu associé à la direction d'une petite fabrique de carton à Tilly-sur-Seulles, et qui reçoit un beau jour la visite de l'archange saint Michel! Cela ne mérite pas de retenir une minute notre attention. Un mauvais drôle de trente-quatre ans, dont toute la science se borne à la lecture, à l'écriture et au calcul, à qui l'Archange, sous la forme d'un beau vieillard, vient annoncer que le Ciel lui confie une mission, qui prétend réformer l'Église, qui se dit le prophète Élie réincarné! Laissez-nous rire de pitié. Certainement nous sommes en présence d'un aliéné doublé d'un escroc… Soit! Va pour escroc et aliéné, mais pourtant autour de ce Vintras des gens s'amassent. Ils disent: Ipse est Elias qui venturus est; voici le prophète Élie, l'organe de Dieu, qui va régénérer le christianisme.

… Oui, mais vient-il de Dieu? se demande Léopold Baillard, dans la diligence qui l'emporte de Lorraine en Normandie. Vais-je trouver l'appui que j'ai imploré du Ciel? Va-t-il me tromper aussi, comme cette chose mystérieuse qui est entrée dans ma chambre pour me décevoir? Pourtant, cette charité du père Magloire ressemblait tant à la réponse! Pourquoi m'a-t-il nommé Vintras, si ce n'est parce que le salut est là?

Cette question s'interposait pour lui entre les paysages et sa sensibilité. D'ailleurs, qu'auraient pu lui représenter les étapes de ce voyage, sinon des images de sa vie passée, des quêtes fructueuses à Bar-le-Duc, Vitry, Château-Thierry, Meaux, à Paris même, à Évreux. Ce qu'il voudrait, sur l'impériale de la diligence qui le secoue le long des routes, c'est faire parler de Vintras celui-ci ou celui-là. Mais ce nom, la première fois qu'il le prononce, en traversant les plaines de Champagne, n'éveille même pas un regard d'étonnement dans les yeux du bourgeois, à figure pourtant fine, qu'il a choisi parce qu'il a su que c'était un professeur du collège de Reims allant prendre ses vacances dans un village normand.

—Oh! vous savez, monsieur l'Abbé, lui répond le professeur, je respecte toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.

Il n'est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur en ornements d'église, un Marseillais qui a essayé aussitôt de lui placer un chemin de croix de la Société fondée en ce temps-là,—ô ironie!—par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey d'Aurevilly.

—Ça m'intéresse, donnez-moi donc l'adresse, monsieur l'Abbé. Il aurait peut-être besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.

Léopold Baillard aurait pu se renseigner à Paris, mais il ne fait qu'y passer. Il redoute d'y rencontrer quelques-unes des personnes qui l'accueillaient si bien autrefois, quand il quêtait aux Oiseaux, par exemple, chez les filles du Bienheureux Père Fourrier. Il ne veut pas entendre les conseils de soumission qu'on lui donnerait certainement. La diligence roule toujours. Les rubans de queue succèdent aux rubans de queue, comme les postillons d'alors disaient en parlant des routes. C'est seulement à Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de pluie, il se trouve en tête à tête avec un chanoine dont la physionomie, bonasse et fine à la fois, lui rappelle celle du père Magloire. Après avoir dit chacun leur bréviaire, les deux prêtres ont commencé par parler du temps, de la prochaine récolte, de l'esprit des populations.

—Il paraît que vous avez un saint dans votre pays? se hasarde à demander Baillard.

—J'espère que nous en avons plusieurs, répond le chanoine; mais les saints sont comme les diamants: ils se cachent.