A ce moment, un homme boiteux, à grosse figure poupine et qui était Lenglumé, le patron dévoué, sortit de la pièce voisine et entra dans l'atelier.

—Monsieur est monsieur l'abbé Baillard que nous attendions, dit le Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il saura ce que l'Esprit veut de lui.

CHAPITRE V
LA COLLINE FÊTE SON ROI

Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d'août, assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte Vierge et de saint Joseph que l'on voit encore aujourd'hui, un groupe de femmes se chagrinent qu'il tarde tellement, celui qui savait donner un aliment à leurs âmes. Sœur Thérèse, sœur Euphrasie, sœur Lazarine, sœur Quirin, sœur Marthe, les cinq religieuses restées fidèles à Léopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine au puits, du puits aux carrés de légumes, du poulailler aux étables, et du couvent aux quelques champs épars, pour revenir à la niche de la chienne aimée de Léopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur maître soit satisfait quand il reviendra. Elles dépensent de l'amour à poursuivre la moindre poussière dans les recoins des immenses corridors, et ne posent le balai que pour saisir la bêche et le râteau; puis toutes, elles abandonnent bêches, râteaux et balais pour prendre le fil et l'aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l'autel. Mais c'est en vain que le cœur de ces femmes cherche son repos dans les longues habitudes rurales et ménagères de leur race, l'inquiétude les ronge.

La vie matérielle est dure dans les campagnes, et la vie de l'âme presque absente. Dès que l'on construit une arche, il y vient à tire-d'ailes, de tous les environs, des êtres plus faibles ou plus délicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Léopold étaient naturellement de l'espèce qui a peur de la vie et de ses efforts, et qui désire vivre comme des enfants à qui Dieu donne la pâture; mais les plus faibles, les plus dépourvues, on peut croire, étaient celles-là qui, l'heure venue de l'éparpillement, n'avaient pas osé prendre leur vol et s'étaient rapprochées de leur Supérieur avec plus de confiance. Qu'elles sont aujourd'hui désorientées, mal à l'aise! Privées de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs quêtes, et privées en même temps des soins mystiques de leur chef, ces colombes paysannes gémissent dans leur cage de Sion. Tandis que les frères Hubert et Martin, bonnes bêtes de somme, se demandent simplement ce que l'on deviendra demain, l'inquiétude des sœurs s'en va bien au delà. Les rêves de Léopold les ont éveillées à d'autres sensations qu'à la vie machinale du village, et cette maison sans maître, ce couvent sans directeur, ce travail et ce repos sans âme les accablent.

François et Quirin sont loin de pouvoir suppléer auprès d'elles Léopold. Platement, ils se plaignent d'avoir à tenir la paroisse, au lieu et place de leur aîné, quand ils auraient pu gagner beaucoup d'argent par la découverte des sources selon la méthode de l'abbé Paramelle. Ils pestent d'ajourner l'exploitation de la baguette magique, parce que Léopold, maintenant, imagine de s'intéresser à un visionnaire.

Les jours passaient, l'absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une longue lettre arriva. C'était le soir, dans le grand jardin, à l'heure où les sœurs et les frères versaient les derniers arrosoirs sur les carrés de légumes.

Tout le monde se rapprocha. Quirin et François, l'ayant lue à voix basse, firent de grands éclats de rire méprisants. Puis ils commencèrent à relire tout haut, avec dérision, ces feuillets enthousiastes où Léopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vérité, il choisissait bien son temps pour faire de la mystique! Sœur Thérèse qui les écoutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d'ombres, elle éclata en reproches véhéments. Que trouvaient-ils d'impossible aux faveurs prodigieuses que Dieu accordait à leur frère? Elle-même, elle avait été favorisée d'un miracle, et c'était lui faire une offense personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.

Mais bientôt, sur de nouvelles lettres, François et Quirin changèrent insensiblement d'attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l'on s'approchait, ils se taisaient. Un beau matin, ils annoncèrent qu'ils partaient pour Tilly. Peu après, ce fut le tour de sœur Thérèse qui, mandée par eux trois, s'en alla prendre la diligence à Nancy.

Tous les vœux de la petite contrée les accompagnèrent, bien que l'on ne sût pas au juste ce qu'ils allaient chercher si loin. On en espérait du bien pour la région. Tant de fois déjà, ils étaient revenus avec des ressources nouvelles de ces mystérieuses expéditions! Dans tous ces villages que l'on aperçoit du haut de la colline, il n'y avait quasi personne qui n'eût intérêt à la prospérité des messieurs Baillard. La diminution de leurs œuvres et du pèlerinage atteignait du même coup les aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient aventuré de l'argent dans les entreprises de Léopold, mille intérêts étroitement liés à la prospérité de Sion. Et puis, la foule des âmes dévotes vénérait dans les trois prêtres d'incomparables directeurs de conscience. A ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient dans toute la région une vaste clientèle. Pour se rendre compte de cet état de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un respect et un regret émerveillés: «A Sion, du temps des messieurs Baillard!…» Dans ces villages, Léopold possédait la double force seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui leur salut dans cette vie et dans l'autre. Et chacun, durant ces quelques semaines d'absence, attendit leur retour avec une vive impatience et toutes les nuances de l'espérance, depuis l'espérance mystique des sœurs jusqu'à l'espérance toute positive des créanciers.