Aussi vers la mi-août, quand les trois frères et Thérèse annoncèrent leur arrivée, ce fut une satisfaction générale et l'on prépara une petite fête. Le jour venu, dans l'après-midi, M. le maire Munier, qui d'ailleurs était leur parent, monta au couvent pour recevoir les voyageurs, et des notables l'accompagnaient. M. Haye, d'Étreval, homme de bon conseil, universellement estimé dans le pays, était là, avec M. le maître d'école Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples, comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dévotes, au premier rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mélanie Munier, Mme Séguin, la jeune Marie Beausson, la mère Poivre et bien d'autres. Un des frères dispersés, qui venait de s'établir comme menuisier à Lunéville, le jeune frère Navelet, avait fait plus de trente kilomètres pour féliciter son toujours vénéré Supérieur. En attendant l'arrivée de la voiture, ils circulaient tous dans le couvent, à travers le jardin, en habits du dimanche, mais libres de ton et d'allures, puisque les maîtres n'étaient pas là, et jugeant tout en paysans. On admirait comme les chères sœurs et les deux frères avaient bien travaillé le jardin. Et c'était vrai, les pommes de terre étaient magnifiques et les choux donnaient les plus belles espérances.
—Ah! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant à Léopold, va-t-il être content en voyant son beau jardin!
Cependant, le long de la grande allée, les mains croisées derrière le dos avec une dignité villageoise, le maître d'école et M. Haye se promenaient en causant.
—Monsieur le Supérieur va rentrer dans une Sion bien réduite, disait avec un soupir M. Morizot.
—Peuh! répondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dévouées; ils ont les deux frères, bien vigoureux. A eux sept, voyez, ils ont pas mal travaillé le jardin.
—Sans doute, voilà des pommes de terre pour leur hiver, mais entre nous, ce n'est pas dans leur champ qu'elles ont poussé…
—Que voulez-vous dire, Morizot? interrompit M. Haye en arrêtant ses yeux francs sur le visage un peu chafouin du maître d'école.
—Ce que vous savez comme moi. Pour échapper aux créanciers, Léopold a tout mis au nom des sœurs, et de plus rien n'est payé. Tout ici appartient à la prêteuse, une prêteuse pas commode, mademoiselle L'Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.
Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il écoutait avec déplaisir ce bavardage où perçait une secrète envie. Et posant sa lourde main sur les frêles épaules de son interlocuteur:
—Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir: c'est l'intérêt de tout le pays que monsieur le Supérieur rétablisse ses affaires.