Toutes ces religieuses semblaient avoir le même âge, une trentaine d'années environ. Déjà la vie avait usé leurs traits et fané chez elles toute beauté physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurés jeunes on voyait la plus charmante simplicité rustique, une sensibilité douce et le désir de prévenir toutes les volontés de leurs prêtres. De fois à autre, l'une d'elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et pour remplir un pot de vin qu'elle versait dans les verres. On entendait crier sous les couteaux les larges miches de pain de ménage. Ils mangeaient grossièrement et fortement, en vrais ruraux; ils eussent fourni à des citadins une impression un peu animale et comme d'un troupeau dont toute la beauté tient dans la santé et dans la robustesse. Mais qu'il y a de sérieux et même de noblesse dans leurs physionomies et dans leurs attitudes! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au tableau, c'est que ces gens sont rassemblés pour débattre les intérêts matériels les plus terre à terre, en même temps que les plus folles aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont penchés vers Léopold, dans un même mouvement d'admiration et de curiosité.

Un sourire d'extrême bienveillance ne quitte pas ses lèvres, le sourire des images de piété, celui que les petits livres d'hagiographie prêtent aux saints personnages de jadis. Tout à coup, il frappe avec son couteau sur son verre. Chacun se tait et lui, d'une voix solennelle:

—Réjouissez-vous, mes chers fils et mes chères filles; nous vous rapportons des trésors matériels et moraux qui dépassent vos plus audacieuses prières. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont reniés vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons à prier pour eux. Trop tard, peut-être! et je ne réponds pas de la complaisance de Dieu… Mais tout cela, je l'expliquerai bientôt dans le détail; je le déploierai, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité de la Vierge, devant tout le peuple assemblé. Ce soir, comme je ne veux pas vous laisser dans une trop cruelle attente, et pour répondre à vos filiales impatiences, mes chers enfants, j'autorise notre cher et éloquent François à soulever un peu le voile.

Alors le grand François commença de dérouler, sous les yeux de ce petit cercle prédisposé à tout croire par le mysticisme et la détresse, le récit merveilleux de leur séjour à Tilly, un long chapitre de la Légende dorée ou des Mille et une Nuits, l'énumération des prodiges qu'ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras: voix mystérieuses venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d'emblèmes apparues tout à coup sur l'autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui venait se poser sur l'épaule du prophète et frôler du bec son oreille quand il parlait à ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, François les contait avec de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de piété, des mots qui sont de la poésie pour les chères sœurs et qui soulevaient leur étonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des exclamations en patois et des remerciements à la Vierge. Puis, petit à petit, à mesure qu'il s'éloignait des belles phrases qu'il avait préparées, à mesure qu'on l'interrompait de questions, mangeant et parlant tout à la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images à lui, et, au lieu du ton de prédicateur, son accent de terroir:

—Bien sûr, mes chères sœurs, qu'il y en a dans le pays qui diront: «Qu'est-ce que nous raconte là ce grand, avec son imagination aussi haute et pas plus sage que sa tête?» Vous leur répondrez ce que vous savez bien, qu'à l'arrivée des lettres de Léopold j'ai d'abord ri dans le grand jardin, et que j'ai engagé avec lui un combat quasi à l'épée, par correspondance. Enfin, j'ai voulu voir de mes yeux. Je suis allé à Tilly. Me revoilà. Tout ce que je vous raconte, j'ai l'ai vu et entendu, et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi lesquelles des prêtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai que je regarde cette chandelle, c'est un miracle! et je crois en lui comme je crois en Dieu. Il n'a pas fait plus d'études que vous, mon bon frère Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle sur toutes les matières de la théologie, sans éprouver aucun besoin de tousser ni de cracher, ni paraître jamais plus fatigué à la fin qu'au commencement. Mais ce qui prouve tout à fait qu'il est inspiré de Dieu, c'est qu'il ne sait lui-même ce qu'il dit et qu'il ne l'apprend qu'après son discours de ceux qui l'ont entendu et à qui il le fait répéter…

C'était charmant d'écouter François et de voir comment, au fond limpide de ces sortes de nature qui ne pensent qu'à admirer et à servir, se forme une inébranlable conviction. Il présentait le type idéal du clerc et de l'écuyer. On l'aurait vu indifféremment sur la paille de la rue du Fouarre, écoutant les leçons d'Abélard, ou couché en travers de la tente du chevalier son suzerain. Mais, en même temps, c'était un beau diseur, un voyageur qui arrive de loin et désireux de produire son effet. Aussi avait-il bien soigneusement gardé pour la fin l'énumération des hautes dignités dont ils revenaient revêtus:

—Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Régénération, qui arrivera bientôt, et nous sommes du nombre, nous trois! Mon frère Supérieur (il montrait Léopold) est établi par Dieu Pontife d'Adoration, et mon jeune frère (il désignait Quirin) Pontife de l'Ordre. Notre sœur Thérèse est sacrée miraculeusement, elle aussi, pour être la fondatrice et la supérieure d'un nouvel ordre de femmes, peut-être le seul qui existera dans le nouveau règne de Jésus-Christ. Ce sera la Congrégation des Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Cœur divin de Jésus. Désormais notre sœur s'appelle Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Esprit de Jésus. Et moi, qu'est-ce que je suis? Je suis établi Pontife de Sagesse.

Pontife de Sagesse! Sur ces mots, François éclata d'un gros rire.

—Vous êtes bien étonnés! Je l'ai été plus que vous. Mais le prophète m'a dit: «On vous a appelé fou, parce que vous étiez fou de la folie de Jésus-Christ.» En voilà des merveilles!

Ce fut un transport d'admiration. Les sœurs et les frères se pressaient avec délice à l'entrée de cette vie de félicité, sans aucun étonnement car la sainte Vierge devait bien ces rétributions au zèle de son serviteur Léopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame satisfait. Assise aux pieds de François, la chienne Mouya participait joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci des paroles, à chaque fois que l'orateur lançait le bras en avant, elle s'élançait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde s'exclamait, elle ne se gênait pas pour aboyer…