François n'avait garde de s'arrêter. Excité par l'effet qu'il produisait et par l'excellence du modeste repas, il retrouvait sa drôlerie de jeune paysan, une drôlerie toute-puissante sur des assemblées de village, où le goût du merveilleux n'a d'égal que le goût de la farce. Après avoir entraîné ses auditeurs dans la région des prestiges, il les ramena tout d'un coup dans une réalité plaisante. Ce fut Thérèse Thiriet qui fournit une matière à sa verve aimable et rieuse.

—Vous savez qu'autrefois je ne m'entendais guère avec notre sœur Thérèse. J'ai même eu des mots, à cause d'elle, avec mon frère Supérieur. Aujourd'hui, tous les nuages sont dissipés; nous sommes devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle. Mais ça n'a pas été tout seul, n'est-ce pas, ma sœur?

Sœur Thérèse fixait sur lui en souriant un regard indéfinissable, où il pouvait y avoir les sentiments complexes d'une religieuse pour un prêtre, d'une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment royal de supériorité bienveillante.

—Notre sœur, continuait le grand François, a été humiliée dans un discours extatique, comme elle ne l'a jamais été. Son orgueil, sa désobéissance, ses mensonges, sa mauvaise tête lui ont été reprochés. Le prophète l'a confessée publiquement, cependant en termes généraux. Je n'ai jamais vu accabler quelqu'un de la sorte. Elle disait dans ce moment: «Voilà bien ce que monsieur François Baillard m'a si souvent reproché; il est sans doute bien content d'entendre tout cela.»

On assistait là à une de ces séances plaisantes, comme on en voit aux veillées lorraines, où les filles et les garçons échangent des facéties et des bouts rimés. C'était une véritable séance de daïe, où François daïait la religieuse. Tous ces paysans étaient enchantés; Quirin lui-même avait déridé son petit visage sérieux d'avoué, et l'allégresse générale avait gagné Léopold.

Un fumet barbare s'exhalait de la scène. Et, beauté profonde, son caractère lui venait, non pas du décor, mais des âmes. Dans ce couvent, remis en état peu avant par les frères Baillard, certains objets trop neufs, telle mécanique, un moulin à café, un réveil-matin, détonnaient, mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus spontanée, la foi des populations primitives de cette terre.

Cependant Léopold n'était pas homme à supporter longtemps le caractère profane que prenait la petite réunion. Et pour relever les esprits:

—Sœur Thérèse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.

La religieuse se leva. C'était une fille de taille moyenne et dont les formes gracieuses se révélaient sous la bure épaisse de sa robe. Les voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gâté son bon naturel en lui donnant un certain goût de la mise en scène et de l'effet. Elle se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne élancée, ses yeux bleus et fixes lui donnaient l'apparence d'une statue d'église. Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux de tous l'enthousiasme l'envahît. Enfin, elle commença:

Par les chants les plus magnifiques,