Deux ou trois cents personnes au plus étaient venues des villages voisins ou des petites villes, de Vézelise, de Bayon, même de Charmes et de Mirecourt. Au pied de la côte trop raide, leurs voitures à échelles les attendaient, rangées sur le bord de la route, près de la ferme de la Cense Rouge. Et sur l'étroit plateau, c'était le décor habituel, le décor de chaque jour d'ailleurs, sauf que l'on voyait, çà et là, des tables couvertes de serviettes blanches où reposaient des paniers, et quelques pauvres échoppes qui étalaient des images pieuses, des saints d'Épinal, maintenus contre le vent par des cailloux. L'été venait d'être extrêmement pluvieux, et, au 8 septembre, c'était déjà un grand ciel froid d'extrême automne, où le plus faible soleil mettait une teinte dorée, diluée dans la pluie suspendue. L'horizon, fermé par les brumes, respirait la tristesse, une sorte de grâce voisine de la maussaderie.

Vers deux heures, conduite par les trois frères Baillard, la procession sortit de l'église. Et tandis que les derniers retardataires se pressaient de gravir gaiement les raidillons, elle commença de tourner lentement autour du couvent et sur les bords de l'étroite terrasse, au-dessus de l'immense étendue.

François Baillard, qui avait beaucoup de talent pour les cérémonies, avait réglé les moindres détails, et il surveillait tout avec une exactitude et un entrain admirables. La face et le cou congestionnés, il jetait dans l'air à haute voix les prières à Notre-Dame de Sion, puis il se retournait, battait la mesure et disait: «A voix large, sans respect humain, répétez les invocations avec toute votre énergie.» Ou bien encore: «Je compte que messieurs les Ecclésiastiques soutiendront les répliques des fidèles.»

Ils ne sont pas nombreux, messieurs les Ecclésiastiques! Et M. le curé de Xaronval n'a eu que trop raison dans ses fâcheux pronostics. L'évêché n'a pas envoyé de représentant, et presque personne n'est venu des presbytères voisins. Voilà des années qu'on n'a vu une procession si chétive, et dans ce jour mélancolique quelques-uns pourraient croire qu'ils assistent à une revue d'après la défaite, à la revue de troupes toujours fidèles, bien décimées. Certains corps d'armées ont été anéantis. Il reste bien peu de tout ce peuple militant que les Baillard avaient rassemblé et organisé pour le service de la Vierge. Où sont-ils, les frères instituteurs que Léopold aspirait à répandre dans tous les diocèses de France? les frères laboureurs qui travaillaient à la ferme modèle de Saxon? et les frères ouvriers, menuisiers, maréchaux ferrants, charrons, cordonniers, peintres, tailleurs de pierres, tailleurs d'habits? Où sont-elles, les sœurs de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Saxon? La tempête a tout dispersé. Les cadres, du moins, subsistent. Voilà frère Hubert et frère Martin, vêtus de la robe brune aux bandes bleues; voilà les sœurs Euphrasie, Quirin, Marthe et Lazarine, parmi lesquelles s'avance la sœur Thérèse d'un pas qui ne fait qu'effleurer la terre. Fébrile, inquiète, nerveuse, la sensitive a perçu des choses invisibles pour tout autre que pour elle; elle sent des inimitiés dans cette foule, des animosités qui n'attendent qu'une occasion pour se produire avec éclat. Elle tressaille au milieu de ce cortège et sous ce grand ciel découvert, comme si des souffles, un esprit, un monde mystérieux l'entouraient. Des paysans, des paysannes surtout composent le gros du cortège. Les hommes s'en vont, le chapeau à la main, les bras ballants, d'un pas embarrassé par cette marche trop lente, et les femmes, à côté d'eux, très abritées sous la coiffe, portent, passé à leur bras, un panier à provisions d'où sort le goulot d'une bouteille.

Léopold venait le dernier. Il s'avançait, entouré de quelques prêtres, un état-major bien mince, au regard de la véritable cour ecclésiastique qui l'enveloppait aux fêtes précédentes! Il n'en perd pas un pouce de sa dignité. Et le vent qui agite les surplis de ses confrères ne fait pas remuer son lourd brocard violet.

La procession, qui souffre de sa maigreur, essaye de se rattraper par le bruit. Les deux jeunes messieurs Baillard et le curé de Xaronval mènent avec zèle le chœur, chacun dans une partie du cortège. Qu'importe si parfois le vent jette les cantiques du groupe Léopold sur le groupe Quirin, qui va devant et dont les prières à leur tour se rabattent sur le groupe François! Cette légère cacophonie ne saurait gâter le haut caractère spirituel de cette fête. Arrachés pour un jour à leur vie matérielle, tous ces paysans se réjouissent de déployer, de dérouler leurs sentiments de vénération et de se donner leur âme en spectacle à eux-mêmes. Ils contentent d'obscurs, d'insaisissables désirs en invoquant sur ce haut lieu la Divinité. Sur cette falaise levée au milieu des labours de leur race, ils éprouvent une émotion, qui s'exprime par cette marche grave et lente et par ces accents suppliants ou louangeurs.

Et maintenant, ils s'installent tous sur des bancs de bois devant la chapelle, autour d'un autel en plein air, pour écouter le sermon. Ils tiennent leurs coiffures sur leurs genoux; le soleil blanc, chargé de pluie, ne gêne pas leurs visages endurcis au froid et au chaud, et s'ils froncent le front, c'est moins à cause des rayons qui percent le feuillage des tilleuls que pour mieux se préparer à saisir les fameuses explications, qui surexcitent, depuis plusieurs semaines, toute la curiosité de la contrée.

Léopold Baillard gravit les trois marches d'une estrade en bois blanc décorée de tapis, et faisant face à son public qu'il enveloppe d'un profond regard, il débute avec un accent bas et tendre:

—Mes biens chers amis, enfin, nous nous retrouvons! Et moi, qui ai toujours partagé avec vous mes trésors, je viens mettre à votre disposition mon cœur, mon cœur plus savant, mon cœur rempli aujourd'hui d'incomparables richesses…

Et d'une voix rapide, il entonna son propre éloge, développant à l'infini cette idée: