—C'est moi qui ai relevé votre pèlerinage et rétabli au milieu de vous ce qu'avaient institué vos pères.

Il continua sur ce ton, puis soudain coupa court, se tut deux longues minutes, comme s'il attendait un contradicteur, et s'avançant d'un pas, il dit avec solennité:

—Les dangers que court le monde m'épouvantent…

Ces dangers, il les énuméra: la France allait être humiliée; trop avare, elle aurait à livrer son or; incapable d'honorer la vraie grandeur spirituelle, elle serait privée d'hommes supérieurs…

Bien qu'il se dît épouvanté, la force de sa voix, son martellement sur chaque mot, son insistance, son rayonnement indiquaient trop quel surcroît d'énergie et même quelle allégresse il recevait de ses sombres visions. Il semblait qu'il eût à son côté, tandis qu'il parlait, un des anges chargés des coupes remplies de la colère de Dieu, celui même qu'a vu l'apôtre de l'Apocalypse, et que par instant il bût un long trait de ce breuvage de colère et de mystère.

—… Mais je ne romprai pas, mes amis, mon alliance avec vous. Je viens avant la tempête, avant que les eaux de Dieu s'élèvent. Je vais vous assembler comme des pièces de bois prises dans une forêt, travaillées et éprouvées, afin de composer l'arche de ce nouveau déluge.

Alors se tournant vers les ecclésiastiques et fixant des yeux M. le curé de Xaronval, il déclara:

—Je vais vous mettre au courant des rapports spéciaux qui existent en ce moment entre le ciel et la terre.

Il parla de Tilly. Sa manière de comprendre Vintras, plus élevée que celle de François, l'autre soir, tenait dans ce thème: les évêques ont laissé la religion descendre au niveau de la nature humaine; le rationalisme les a pénétrés. Or un prophète s'est levé. Vintras nous a rouvert les sentiers qui mènent à l'invisible; il nous fait rentrer dans la sphère du surnaturel.

Mais Léopold avait trop de hâte d'épancher son cœur. Il oubliait d'établir les faits les plus essentiels, de donner un historique de son voyage; il supposait connus Vintras et Tilly. Dans le prodigieux effort qu'il faisait pour traduire les sentiments qui venaient depuis trois mois d'émerger de son âme profonde, et pour tenter avec eux une éducation nouvelle de ses paroissiens, il ne pensait plus à raconter son aventure, mais simplement à exprimer le frisson lyrique dont elle l'avait remué. Ses paroles pleines de son et de cadence, plus qu'à leur ordinaire, car la passion la plus vraie l'enfiévrait, mais trop obscures, passaient par-dessus la tête des auditeurs, et s'envolant du plateau, au delà des buissons des pentes, allaient au loin retomber comme des semences invisibles.