Tandis que Léopold exhale ses appels au surnaturel, toute la nature semble remise à sa place, silencieuse, immobile, pensive. Au loin se tait la grande plaine paisible. Elle a envoyé ses délégués sur le plateau. Ils écoutent avec patience et ne s'étonnent point qu'un prêtre soit obscur. Parfois une note étrange passe comme un éclair dans les profondeurs de ce discours et leur révèle de sa rapide lueur des formes bizarres; ils lèvent les yeux comme un troupeau devant le train qui passe. Trop tard. La machine a disparu dans la nuit. Messieurs les Ecclésiastiques, eux, ne comprennent que trop; ils donnent des signes visibles d'inquiétude et puis de désapprobation. Ils s'agitent, se penchent les uns sur les autres, se murmurent des mots à l'oreille. Thérèse ne les quitte pas des yeux; elle suit avec anxiété leur mécontentement qui grandit avec le déroulement du discours. Elle rougit, pâlit, s'attriste et s'indigne que l'on puisse échapper à l'action de Léopold. Sur les bancs occupés par les femmes, l'effet est puissant; les dévotes sont au ciel. A ces zélatrices s'associent de confiance une clientèle de voituriers, d'aubergistes, de gens de journée, de fournisseurs qui, les yeux, les oreilles, la bouche démesurément ouverts, admirent dans le prédicateur le puissant esprit qui fera leur prospérité.

Étrange pyramide qui se construit sur ce haut lieu! Un petit peuple lève son regard vers Léopold, et lui-même est tout tendu vers un monde mystérieux qu'il distingue déjà par éclair, derrière le monde des apparences. Ses yeux brillants erraient, dépassaient l'assemblée, ne voyaient plus que les fantômes qui flottent au-dessus du couvent et là-bas, sur l'autre pointe de la colline, au-dessus des ruines de Vaudémont.

—… Quod isti et istæ, cur non ego? Ce que ceux-ci et celles-là ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas?

Léopold ne doutait pas que les anciens chevaliers de Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont, s'ils étaient sortis de la tombe, ne l'eussent reconnu, entouré comme l'un d'eux, et que, tous ensemble, ils auraient marché pour le service de Dieu. Maintenant il prêche la croisade. Comme sa figure s'illumine! Il se voit chevauchant à la tête des nouvelles cohortes de Sion contre la Jérusalem du Diable, qui, dans l'espèce, se trouvait être le palais épiscopal de Nancy… Ah! Monseigneur…

Mais soudain une voix s'élève du milieu du public. Léopold est tiré de son rêve et brutalement ramené à la réalité. Il voit un homme qui gesticule et tout le monde debout. C'est le maître d'école, M. Morizot. Qu'a-t-il crié? Il a crié:

—Êtes-vous donc devenu fou, monsieur le Supérieur?

Léopold lève la main d'un geste sacerdotal pour pacifier ses amis qui entourent déjà M. Morizot avec des parapluies menaçants. Son mince visage rayonne d'un sourire de toute-puissance et d'indulgence: c'est le sourire de celui qui sait et qui possède un talisman, le sourire d'un guerrier de légende, son épée enchantée à la main. Que les princes des prêtres mobilisent leurs armées, que M. Morizot passe au service du Diable, Léopold repose derrière ses mérites comme un saint-Georges derrière son écu.

Cependant Quirin a causé poliment avec le maître d'école, qui cède à la majesté du caractère sacerdotal et se retire. Hélas! tous les curés le suivent.

Dans le même moment la pluie commence de tomber. Pour Léopold qui vient de reprendre la parole, ce bruissement de pluie c'est la colline qui frémit sous le courant de l'Esprit. Elle redevient ce que Dieu de toute éternité a voulu qu'elle fût, le centre de la nature et le siège du Paraclet. Léopold éprouve une jubilation qui se manifeste dans tous ses gestes. Mais Quirin le tire par sa chasuble; il lui montre l'émotion de la foule qui s'est levée et divisée en petits groupes gesticulants; il lui montre M. le curé de Xaronval qui s'éloigne.

Léopold regarde et dit avec tranquillité: