—Mon frère, Si Deus pro nobis, quis contra nos? Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous?

Il rentre à grands pas au couvent, mené, pressé, quasi embrassé par son fidèle troupeau. Toutes les pièces y étaient prêtes pour la réception traditionnelle, et dans le réfectoire attendait une collation que les sœurs avaient préparée de leur mieux. Mais il n'y a pour y faire honneur que des personnages secondaires, et pas un ecclésiastique. Comment le petit cénacle échapperait-il à une impression d'angoisse en se voyant ainsi délaissé? Comment les esprits ne se reporteraient-ils pas aux années passées? Alors, après la procession, tous les collègues des messieurs Baillard venaient s'asseoir à leur table, heureux, allègres de cette âme religieuse qu'ils avaient senti palpiter sur la colline et profondément satisfaits d'une journée qui avait été pour eux un succès professionnel. Et tous, ils s'entendaient pour dire de Léopold: «Il n'y a pas dans le diocèse un prêtre dont on puisse faire mieux un évêque.» Et quand ils s'étaient rafraîchis, en se retirant, ils ne manquaient jamais de faire promettre à monsieur le Supérieur qu'il amènerait dans leur paroisse, quelque prochain dimanche, les élèves de son pensionnat et qu'il prêcherait à la grand'messe. Mais aujourd'hui, quel affront! Les voilà qui partent tous sans un mot d'amitié, sans un signe de politesse.

Et c'est vrai que sur la pente et sur les raidillons, on les voyait qui se butaient à grands pas, sans même retourner la tête.

Léopold ne se laisse pas dominer par ces lâches regrets. Il vient de présider au rétablissement des rapports qu'il doit y avoir entre ce lieu saint et la population. Plus d'Église imposée par l'étranger, mais une Église qui sorte de ce sol miraculeux. La fausse religion de l'évêché, médiocre, sans âme, semblait invincible; du premier coup il l'a jetée par terre, tant est puissante la force d'une argumentation véridique. Victoire! Léopold est ivre de plaisir. Un nouveau pacte, une nouvelle amitié se fonde sur la colline. C'est le début d'une ère de félicité.

Ainsi la pensée de Léopold, que la fièvre de son discours tient encore, s'échappe de ce pauvre réfectoire et vole sur les sommets; non pas seulement sur les hauts lieux qu'il a restitués au culte, mais elle rejoint ses plus hautes espérances.

—La quête a été désastreuse, dit Quirin qui fait des piles de gros sous sur la nappe. Je ne sais pas si nous aurons dix francs.

Cette phrase pénétra brusquement au milieu des songeries et des images de Léopold, comme une boule dans un jeu de quilles; elle jeta tout par terre, et d'une manière si basse qu'il en fut exaspéré.

On vit alors un fait inouï, incompréhensible pour qui n'est pas entré dans la pensée de l'aîné des Baillard, un fait bizarre qui rejette le personnage étonnamment loin dans le passé et qui donne un accent barbare à cette solennité, où tout avait été jusqu'à présent, au moins en apparence, une suite d'actions régulières, traditionnelles et quasi protocolaires.

Léopold regarda Quirin, répéta machinalement: «La quête a été désastreuse…» Puis soudain, se levant, il entraîna vers la chapelle, par le passage intérieur, tous ceux qui l'entouraient, et là, sans monter en chaire, depuis la première marche du chœur, il se mit derechef à prêcher.

C'était toujours le même rappel des services rendus à la Vierge de Sion et du droit que les trois frères Baillard possédaient à sa gratitude. C'était une litanie, une supplication, de plus en plus pressante, impérieuse, comme si la Mère de Dieu résistait et qu'il fallût la vaincre à force de prières et d'objurgations. Et voici qu'enfin une parole précise sort de la bouche de Léopold, une parole saisissante et claire qui remue tous les cœurs: