—Notre-Dame de Sion, l'heure est venue de montrer que vous n'abandonnez pas ceux qui espèrent en vous.

Il dit, et au milieu du profond silence qui s'établit, il va prendre la bourse des quêtes. Il se dirige vers le fond de l'abside où la Vierge miraculeuse trône dans le petit monument à coupole et à colonnades élevé par ses soins. Il saisit une échelle, l'appuie à la console, gravit les échelons, et la bourse qu'il tient à la main, il la dépose aux pieds de Notre-Dame. Puis il descend à reculons, en cherchant avec quelque peine les barreaux, et sa soutane embarrassée laissait voir au-dessus de ses souliers ses grosses chevilles de paysan.

Cela fait, il se remit en prière dans l'église où la nuit tombait.

Alors un frisson mortel s'empara de chacun. A cette minute, ils sentirent qu'il y avait quelque chose de changé dans la religion du pèlerinage, et de tout cœur ils adhérèrent à cette foi inconnue. Sous ce geste décisif de leur maître, la qualité religieuse de leurs âmes se révéla, comme une terre retournée par le soc de la charrue laisse voir ses profondeurs.

CHAPITRE VII
LA PETITE VIE HEUREUSE

Dans la nuit, sœur Thérèse eut un songe. Notre-Dame la visita et lui tendant la bourse lui dit: «Une moisson naîtra de mon plateau de Sion, qui vous nourrira tous surabondamment.»

Léopold trouva dans ces paroles une réponse à sa pressante interrogation de la veille, et son génie bizarre entendit que la Vierge ordonnait de mettre en culture le plateau.

Mais d'abord il fallait couper les arbres. C'étaient de magnifiques tilleuls de trente à quarante ans, que les Baillard avaient vu grandir. Avec l'église et le cimetière, ils constituaient un des éléments du pèlerinage, et, pour avoir si bien réussi sur cette terrasse éventée, ces arbres délicats semblaient favorisés d'une protection spéciale du Ciel. Leur petite armée, dans la force de l'âge, entourait l'église de ses troncs pressés et lui faisait une sorte de bouclier contre le vent. Ces belles allées circulaires étaient le véritable luxe de la contrée, l'image du repos dominical et du loisir heureux, après les semaines de travail. Pourtant Léopold n'hésite pas; il décide de les couper et de mettre en culture les terrains de la promenade, afin de se conformer au songe de sœur Thérèse et aux paroles de Notre-Dame qui, dans sa bonté, avait bien voulu se rendre compte qu'il fallait créer des ressources à ses fidèles serviteurs.

C'est l'automne, la saison où, sous un soleil refroidi, chacun recueille ce qu'il a semé. Mais Léopold, à cinquante ans, jette bas ses œuvres, coupe ses ombrages et promène le soc de la charrue sur ce qui faisait l'objet de sa tendresse. Rien, pas même sa rupture avec ses confrères et avec son évêque, ne permet mieux de mesurer la puissance de ses nouvelles espérances que de le voir ainsi couper ses tilleuls, sans un mot de regret, sans un soupir de tristesse. Il communique autour de lui sa flamme dévastatrice. Ses fidèles de Saxon accourent à la rescousse. Et huit jours après la fête de Sion et le message de la Vierge, tout un monde de paysans, de frères et de sœurs, armés de haches, de pioches et de scies, se démenait sur le plateau, au milieu des arbres surpris de l'effroyable aventure.

Chose admirable, ces barbares travaux s'accomplirent dans l'allégresse. On vit se déployer sur la colline une activité toute virgilienne, mais pénétrée d'accents chrétiens. Une perpétuelle prière, ou plutôt une constante exaltation de l'âme l'accompagnait, à peu près comme le chant des orgues soutient une prose médiocre. Le matin, l'escouade des frères et des sœurs partait en chantant pour l'esplanade. Ils y trouvaient déjà rassemblés les amis de Saxon, venus avec leurs outils. Ces ingrats enfants de la colline commencent par couper arbres et arbustes à ras de terre, ensuite ils enlèveront les souches avec des haches et des pioches, et quand les beaux tilleuls seront débités en bûches pour chauffer le couvent cet hiver, ils laboureront l'esplanade et la sèmeront de pommes de terre.