Ces destructions, qui allaient prendre tout leur temps durant les mois de septembre, d'octobre et de novembre, se présentaient à eux avec les attraits du sentiment. Tout le long du jour, chacun, par un signe de croix ou par une prière, faisait hommage à Dieu de ses actes un peu importants, que ce fût le premier coup dans un tilleul ou la première tranche coupée dans un pain. C'est un état dont l'allégresse se traduirait par des hymnes, mais où il serait absurde de vouloir chercher des idées claires. A quoi songent des cultivateurs couchés à l'ombre d'une haie, auprès de leurs bouteilles vides, à l'heure rapide de la sieste, entre deux étapes d'un dur travail? Et ceux-ci, religieuses, pauvres frères, villageois dévots, avaient reçu dans l'atmosphère des Baillard une véritable culture de la sentimentalité. Paysans et mystiques, ils étaient soumis, ouverts à plus d'influences de la terre et du ciel que nous n'en connaissons.

L'âme du travail, c'était Thérèse. Elle venait aux champs avec les autres, mais Léopold ne la laissait pas travailler, de peur de contrarier en elle la grâce de Dieu et de Marie. Et vraiment ses dispositions étaient merveilleuses pour saisir, sur le moindre indice, l'invisible à travers le visible. Elle écoutait avec amour la respiration paisible et presque insaisissable de la sainte colline, et savait donner aux choses les plus humbles une signification touchante. Voyait-elle jonchant le sol les branches coupées des tilleuls: «Les feuilles pourrissent, disait-elle, mais nous sommes les vainqueurs de la mort.» Quand apparurent les tristes et charmantes fleurs de l'automne, les colchiques violets, elle y vit une image de l'état religieux: «Parfois, disait-elle, un semis de veilleuses, comme une douce congrégation, peut sembler inutile, mais elles servent de parure au milieu de l'humble prairie et chantent la louange de Dieu.» Des groupes de papillons qui s'élèvent et se poursuivent lui semblaient des âmes qui se libèrent. Des vols de corbeaux qui passaient en croassant, elle les insultait, les moquait comme des démons désarmés.

Parfois des pèlerins se scandalisaient de ces beaux arbres abattus et de ces terres de la Vierge où l'on menait la charrue. Des invectives s'échangeaient, un vrai combat de gros mots. Mais sœur Thérèse marche à côté de l'attelage et vaticine: «Ils croient que nous cultivons la terre et nous cultivons le ciel.»

Les brumes d'automne fermaient l'horizon et limitaient ce royaume privilégié. Sur la colline rendue au calme divin, on vivait tout le jour un rustique cantique des cantiques, qui se prolongeait dans la nuit. Chaque soir, les sœurs et les frères, auxquels se joignaient les amis de Saxon, faisaient la veillée autour du feu de la cuisine. Tout en écossant les légumes pour l'hiver, on causait des menus événements du jour, et Bibi Cholion faisait des plaisanteries dont les sœurs s'amusaient. C'était le couarail ordinaire des villages lorrains. Mais, pour Léopold, c'était bien autre chose! Il croyait présider une de ces agapes fraternelles comme en tenaient les premiers Chrétiens. Et pour se conformer à l'usage des petites chrétientés primitives d'Éphèse, d'Antioche, de Pergame, qui avaient coutume de lire à haute voix les lettres de saint Paul, il se plaisait à communiquer à son auditoire quelque épître de Vintras, toute pleine de malédictions contre les Princes de l'Église et d'effroyables prophéties. Puis, tirant son journal de sa poche, il y cherchait la confirmation de ces sombres pronostics. Jamais en aucun lieu du monde on n'entendit lecture pareille. Léopold, ses lunettes sur le nez, déployait largement la feuille; il la parcourait du regard, et tout de suite tombait en arrêt sur l'accident, sur la catastrophe du jour. Sœur Thérèse, debout derrière lui, se penchait pour regarder si nulle calamité ne lui échappait, et avant de tourner la page, il attendait qu'elle lui fît un signe de tête. Cette année-là, Léopold fut particulièrement bien servi; en septembre, on eut des cas de choléra; en octobre, la peste dans le golfe Persique; en novembre, des épidémies sur le bétail et de grandes pertes d'argent à la Bourse. A chaque fléau, Sœur Thérèse battait des mains, et l'on voyait apparaître sur les lèvres de Léopold un sourire d'une béatitude ineffable. Quand le vomito negro se réveilla à Rio Janeiro, le grand François s'écria qu'il donnerait bien dix sous pour voir à ce moment la tête du curé de Xaronval, car aucun d'eux ne doutait que M. Magron et tous leurs confrères ne fussent comme eux uniquement occupés à vérifier les prophéties de Vintras. A dix heures Léopold distribuait le pain bénit, auquel les sœurs parfois ajoutaient un supplément de vin chaud.

Et c'est ainsi que chaque soir, là-haut, autour d'une table de cuisine, des villageois se penchent sur un journal éployé pour y chercher, avec une fièvre joyeuse, les signes avant-coureurs du cataclysme où s'allait engloutir ce monde d'iniquité, hormis la poignée de justes groupés dans l'ombre de Léopold et de Vintras.

A la fin de la semaine, le dimanche, Léopold prêchait solennellement. On accourait de très loin comme pour un théâtre. Les Baillard avaient imaginé d'organiser des dialogues où François tenait le rôle d'un prince de l'Église,—il ne demandait pas mieux que l'on reconnût l'évêque de Nancy,—accablé par le réquisitoire vintrasien de Léopold. On riait du grand François; on applaudissait Léopold.

Celui-ci avait pris à Tilly, comme par une sorte de contagion, le système de se livrer aux flots de ses paroles. Souvent il semblait le jouet de son inspiration. Puis au retour de ces élancements dans les régions qui s'étendent par delà les limites de notre esprit, il parlait du ton le plus plat. Ses discours, plus qu'à demi incompréhensibles, du moins n'étaient pas des soporifiques, des marmottements confus comme il pouvait y en avoir à la même heure dans les églises de la plaine. Il en sortait une voix vivante, d'un positif déconcertant. Ah! c'était simple. Du milieu de ses obscures redondances, assez pareilles aux orchestrations d'un charlatan de foire, il terrifiait son monde en prédisant la grande catastrophe finale, puis il le rassurait en offrant de donner après l'office, dans la sacristie, un mot de passe qui garantirait le salut.

Ces ardeurs insensées touchaient beaucoup les femmes. Elles venaient, chaque dimanche, plus nombreuses. Léopold attendait beaucoup d'elles pour la propagation de ses vues sur le règne du cœur. Aussi ne négligeait-il rien pour leur plaire, et par exemple, il aimait à répéter que l'excès de leur amour de Dieu leur a causé, dans la suite des temps, une palpitation si violente que plusieurs de leurs côtes ont changé de place pour donner de l'espace à leurs cœurs, formant ainsi sur leurs poitrines une douce éminence.

En l'écoutant, elles rêvaient. Cet apôtre extravagant de l'Esprit-Saint ouvrait à ces paysannes, médusées d'étonnement, les royaumes du romanesque. Beaucoup s'émouvaient. Quirin qui les surveillait en prenait bonne note. M. le Supérieur gardait toujours un certain Noli me tangere; il ne descendait guère les gradins de l'autel, mais les deux cadets, eux, à la sortie de la messe, se multipliaient en conversations sur le parvis et jusqu'au milieu des labours du plateau. Qu'est-ce que vous risquez? disaient-ils. Ils ramenaient ceux-ci et ceux-là dans la sacristie. Léopold s'y tenait en permanence, ayant à ses côtés sœur Thérèse. On s'asseyait comme dans une maison de village. C'était encore une église, mais plus familière que l'autre. Très vite, la causerie tournait à la confession, et Thérèse s'éloignait, s'occupait des enfants, s'il y avait lieu, les caressant, les approchant de l'autel, joignant la puissance de la tendresse féminine à l'effet de la doctrine prêchée par le Pontife. Puis revenant à la sacristie:

—Monsieur le Supérieur, disait-elle, montrez donc à Madame l'hostie miraculeuse que vous avez reçue de Tilly.