En traversant les villages quasi déserts, où retentissaient dans les granges les coups répétés des batteurs au fléau, elles se taisaient, et par un innocent génie de comédie, pour raffermir le crédit de Léopold, elles s'appliquaient à laisser paraître sur leurs visages l'innocente joie dont elles avaient le cœur rempli. Comment la méchanceté de Vézelise troublerait-elle leur confiance? Un temps gris, silencieux, humide, enveloppe les vergers, les prairies où sèchent les regains, les bons chevaux paisibles qui ramènent les voitures chargées de récoltes, et les grands sacs de pommes de terre qui s'alignent debout le long des champs. Avant de quitter leur travail, arracheurs et arracheuses font des tas avec les fanes, y mettent le feu, et ces brasiers solitaires achèvent de brûler quand la nuit est déjà tombée sur la campagne. C'est la tristesse d'une fin de journée où déjà perce l'hiver. Mais devant elles, la colline semble si ferme et assurée des faveurs du ciel vers lequel elle se soulève! Parfois, une nuée lumineuse vient l'envelopper, la baigner de jeunesse, comme un signe de la complaisance divine. Sur leur beau couvent veille une influence surnaturelle.

Du haut de la terrasse, Léopold guettait leur retour. Il leur ménageait une surprise, et se réjouissait de les voir venir dans le lointain. En dépit de la nuit, maintenant qu'elles s'étaient engagées à la file dans l'étroit sentier, à travers les broussailles des pentes, il devinait à sa légèreté sœur Thérèse qui marchait en avant, et il s'attendrissait qu'une si longue course n'eût pas alourdi sa grâce. Avec son éternelle manie de se retrouver dans les grands saints du passé, il se disait: «Saint Chrysostome s'est appuyé sur la sainte veuve Olympias, et saint Jérôme sur Marcelle qu'il chargea, lors de son départ pour la terre sainte, d'arbitrer les difficultés d'exégèse; le nom de sainte Scolastique est lié à celui de saint Benoît, et nul ne peut penser à saint François de Sales sans voir à son côté sainte Jeanne de Chantal. Sœur Thérèse est digne d'être une Olympias, une Marcelle, une Scolastique, une Jeanne de Chantal…» Auprès d'elle, il sentait son être s'épanouir, se rapprocher du ciel. Quand les trois religieuses atteignirent l'esplanade, Léopold les pressa sur son cœur avec respect et dilection comme trois filles bien-aimées, et les bénit d'un signe de croix. Puis soudain, il les entraîne dans la sacristie, et prenant un calice posé sur la crédence:

—Mes chères filles, leur dit-il, le Prophète de Dieu daigne vous envoyer ces hosties miraculeuses descendues sur son autel et qu'il vous sera permis de porter en scapulaires sous vos vêtements.

Il dit et les leur fait baiser. Quel trouble, quelle émotion! Elles éprouvent le sentiment des juifs qui croyaient mourir si une fois ils avaient touché l'Arche. Régulièrement, nulle religieuse ne peut mettre la main sur le ciboire vide et les linges sacrés sans une permission spéciale. D'où une certaine éminence de la religieuse sacristine. Mais Léopold, avec une audace dont elles défaillent de reconnaissance, leur fait monter les marches de l'autel. Ce prêtre chaste, et chez qui les forces physiques et les puissances de foi étaient intactes, devait nécessairement faire des prêtresses. Sa profonde raison, inconnue de lui-même, quand il prête un tel rôle à de pauvres religieuses, hier encore de simples paysannes, c'est qu'aujourd'hui, au lieu de chercher sa loi dans l'Église, il va la chercher en lui-même, et que tout homme, à mesure qu'il donne une place à l'inspiration dans la conduite de sa vie, est amené à honorer davantage la femme, à croire qu'elle pénètre par ses intuitions dans l'au-delà et que illuminée par l'électricité de son cœur, elle déchiffre le livre divin.

Les jours d'un novembre lorrain, son ciel abaissé, son horizon rétréci composent l'atmosphère la plus favorable à l'épanouissement des puissances religieuses de l'âme. La pluie, le grand vent qui nous enferment entre quatre murs nous obligent, pour peu que nous en soyons capables, à écouter les palpitations de notre vie. Tout ce qui reposait dans l'âme de Léopold se réveillait, se déployait, jetait ses lumières. Il écoutait les irrésistibles tendances de son cœur et disait: «Ce sont là des prophéties pareilles à celles de Vintras. Aussi vrai que je suis l'effet des désirs de mon père et de ma mère, et la couronne de leurs espérances, mes aspirations sont vraies. Ce que ma nature réclame et que ma prière sincère sollicite me sera nécessairement donné.» Dans sa jeunesse et hier encore, en battant tous les chemins de l'Europe, il avait diminué son être; il s'était senti jour par jour refroidi, gêné, peut-être dégradé. A courir le monde et surtout à lutter contre l'évêque, il avait failli perdre sa véritable nature. Maintenant rendu à lui-même, il va se réaliser, épanouir les pensées déposées dans son cœur par les générations qui l'ont précédé, et, dans ce début de novembre consacré aux trépassés, son esprit s'oriente avec plus de force qu'aucune autre année vers le souvenir de ses parents pour y trouver un appui.

Le jour des morts, Léopold s'en alla s'agenouiller au cimetière de Borville. Ni François, ni Quirin, appelés au loin pour découvrir des sources, ne l'accompagnaient. Cette longue route, il la fit seul, à pied, sous un ciel bleu, divin de douceur, par le soleil le plus enchanteur, au milieu de ces vieilles campagnes paisibles comme la mort et pourtant pleines d'espérance. Son bâton dans la main, le vigoureux curé parfois pensait à ses ennemis et faisait un dur moulinet, tantôt et le plus souvent, se livrant aux songes, il pressait le pas pour atteindre le but des désirs de son âme. Une prière se formait en lui qu'il prononça sur la tombe de son père, dans l'étroit cimetière éblouissant de bouquets de fleurs, où dans cette extrême saison bourdonnaient encore les abeilles:

«Mes parents, je viens vous trouver, vous dire mes pensées qui sont les vôtres, élargies, colorées par des expériences plus audacieuses. M'entendez-vous respirer et frapper votre terre de mon bâton? C'est moi, Léopold, votre aîné. Vous avez construit dans Borville une maison, et couché sous le sycomore une pierre au titre honorable: père et mère de trois prêtres. Et moi, je ne laisserai pas annuler la maison ni la tombe qu'à mon tour je dois édifier. Esprits célestes, accompagnez-moi: je viens vous quérir. Votre tâche de Borville est remplie; c'est sur la sainte colline maintenant que tous les Baillard combattent…»

Des groupes pieux circulaient, priaient sur les tombes. Nul ne parla à Léopold de lui-même, car on savait qu'il était dans l'ennui, mais de ses défunts et avec des mots qui surent trouver dans ce cœur exalté la source des larmes.

Il repartit, convaincu d'entendre auprès de lui le vol glacial de ses ombres chéries, et pour leur parler, il s'arrêtait parfois sous les bouquets d'aulnes qu'aiment les trépassés. Dans cet extrême état d'émotion, il éprouva le besoin de revoir un ami. Le cher visage du curé de Xaronval lui revint à l'esprit. Celui-là, comme les autres, l'avait abandonné le jour de la procession, mais n'était-ce pas un malentendu? Il saurait bien le convaincre. Sans hésiter, il fit un détour afin de l'aller voir et de lui demander l'hospitalité pour la nuit. Mais la route était plus longue qu'il n'avait calculé. Quand il arriva à Xaronval, il était recru de fatigue, et déjà les ténèbres tombaient.

Une petite fille vint ouvrir. Il se nomma. En entendant ce nom, Léopold Baillard, l'enfant se glaça d'effroi, comme si elle eût vu Belzébuth déguisé en prêtre, et reculant vers la porte, elle dit que son oncle était absent, mais sans doute allait bientôt rentrer. Puis, rapidement, elle disparut et s'en alla s'asseoir au bord de la route, sur un tas de cailloux.