Comment Léopold interpréta-t-il la terreur de l'enfant? Y découvrit-il un refus déguisé? Le certain, c'est qu'une heure après, quand M. Magron rentra dans son presbytère, et s'en vint tout droit à la cuisine où il pensait trouver son ami auprès du feu, la pièce était vide. Avec sa nièce, il chercha vainement dans tous les coins de la cure Léopold Baillard. Ils montèrent jusque sur le grenier, l'appelèrent devant sa porte; personne ne leur répondit… Et pourtant Léopold était là, dans l'ombre. Le lendemain on découvrit, contre une meule du champ voisin, la forme de son corps dans la paille.

La petite fille se demanda toujours si c'était Léopold ou le Diable qui avait couché dans cette meule.

Non, ce n'était pas le Diable, mais c'était un Léopold que M. Magron ni aucun de ses confrères n'avait connu, un Léopold que ne touchaient plus les paisibles voix de la vie. Il avait bien entendu les cris du curé et de l'enfant, mais ses chimères le tenaient et d'une telle force qu'aucun appel ne pouvait plus le leur arracher. Au pied de la meule où il s'était laissé choir, exténué de fatigue, il restait sans mouvement avec une prodigieuse lucidité d'esprit. Il regardait comment, sous la nuit descendante, Sion prenait des accents plus mystérieux et l'aspect d'un grand autel paré de lumières pour le divin sacrifice; il écoutait les bruits du village, l'aboiement des chiens, la douce activité du presbytère tout proche; il se prêtait surtout à ce souffle de Dieu qui glisse le soir à travers les campagnes. Auprès de lui se tenaient avec tendresse les deux ombres de son père et de sa mère, telles qu'il les ramenait de Borville, et dans sa longue méditation nocturne, le cœur et la pensée envahis de puissants effluves nouveaux, il cessait de se tourner vers l'ancienne vie lorraine pour en appeler à la vie surnaturelle. Il n'appartenait plus à la terre… Force universelle, amour, puissance qui s'éveille en nous pour donner des couleurs et des sonorités au monde, désir, voici que tu te redresses, une fois encore, chez Léopold! L'étrange homme a trouvé son bonheur, le seul bonheur qui jamais, il le jure, ait été digne de sacrifice. Un nouvel amour vient de s'emparer de son âme, d'anéantir toutes ses expériences antérieures, de le laver, de le régénérer, et naïf comme un jeune homme, ce vigoureux quinquagénaire s'élance, le cœur en feu, vers des régions inconnues. Ce n'est pas qu'il ait découvert une jeune figure émouvante dans l'ombre d'un soir d'été et qu'un regard plein d'âme ait paru répondre à son regard, et qu'une sœur céleste soit venue vers lui pour le guider aux régions du sublime. La jeunesse et la beauté ne songent pas à faire leurs cruels miracles dans le cercle de ce paysan, qui porte au front le signe du sacerdoce éternel. Léopold reste obsédé par les seuls problèmes de son état. La grande et l'unique affaire demeure pour lui de saisir le problème divin du monde. Il ne va pas en demander la solution au plaisir, à la volupté d'un cœur qui se brise, à l'éclair d'un tendre visage. Le dur rêveur est rempli de confiance, a repris avec plus de force son bâton de route pour le voyage de la terre au ciel, parce qu'il a reçu de Vintras un mythe à sa portée, le mythe pour lequel il avait été conçu.

Dans un tel enivrement, que pouvait faire à Léopold le soulèvement de tout le pays, que pouvait lui faire l'interdiction?

Elle éclata contre les trois frères vers la fin de l'année.

A l'heure même où l'évêché décrétait la sentence, Léopold se promenait avec sœur Thérèse sur le plateau. Il calculait le moment et priait Dieu, disant:

—Je ne sens pas le coup d'une houlette brisée.

Quirin et François descendirent aussitôt dans le village, en répétant de porte en porte:

—Dieu soit loué! Nous ne verrons plus nos confrères; Sion n'y perd que des pique-assiettes… D'ailleurs nous sommes interdits avec manque de formalité dans la sentence. Elle ne compte pas.

Et les dévotes s'éparpillaient dans les champs, tourbillonnaient autour des laboureurs, en marmonnant avec passion le mot de sœur Thérèse: