—Il en sera de nous comme des grains que vous jetez. Le blé que l'on sème au printemps ne donne jamais rien que de maigre, mais nous produirons beaucoup, parce que la neige va nous passer dessus.

CHAPITRE VIII
UN SOLDAT DE ROME

Aucune rêverie des longues soirées d'automne, quand la pluie cingle nos carreaux et que la plainte du vent nous fait tressaillir dans notre premier sommeil, ne nous présente rien d'aussi étrange que ces prêtres et leurs compagnes qui circulent sur le haut lieu de Rosmertha, y cherchant des sources spirituelles et qui voient les anges planer au-dessus de leurs têtes en même temps que les eaux courir dans l'épaisseur du sol. Toute la Lorraine a les yeux tournés vers l'antique sommet qui porte dans le brouillard une mystérieuse couronne féminine. Mais cet automne de Sion peut-il se prolonger? Ce château de brouillard, tout étincelant des prestiges du Diable, jouira-t-il encore longtemps des faibles rayons d'un soleil qui s'incline? Est-ce une île nouvelle qui monte à la surface et que le vaste flot de l'église officielle ne parviendra pas à submerger? De toutes parts on se le demande…

Le 11 novembre 1850, jour de la fête de saint Martin, un religieux de l'ordre des Oblats de Marie, le Révérend Père Aubry, gravissait à pied la sainte colline. Le curé de Chaouilley le guide; un paysan porte sa mince valise. C'est le nouveau curé, un jeune homme de vingt-quatre ans, choisi, délégué par Monseigneur de Nancy. «Je te donne, lui a dit l'évêque, les âmes de Sion et de Saxon. A toi de les arracher aux démons. Va reconstruire là-haut l'édifice de la vraie foi, et fonde ton action sur la parole inébranlable de saint Bernard: Melius est ut pereat unus quam unitas

Ce jour-là, sous le porche de Sion, un béquillard attendait fortune. En voyant s'avancer les deux prêtres, il se hâta vers eux, mais soudain, frappé d'un mal inconnu, il s'affaissa dans les bras de l'Oblat, qui eut tout juste le temps de l'aider à bien mourir.

Le jeune prêtre fit un rapprochement entre cette charité qu'il lui était permis d'accomplir et la légende du saint que l'on fêtait ce jour-là. Il vit dans ce petit drame l'annonce que Dieu lui permettrait de recevoir un jour dans ses bras les schismatiques, comme il venait de faire pour le pauvre boiteux.

En attendant, il fallait trouver un logis. Les cinq maisons où il frappa successivement, et qui sont avec le couvent toute la vie du plateau, lui fermèrent, l'une après l'autre, impitoyablement leurs portes. A Saxon où il descendit, la même hostilité l'accueillit, et, de guerre lasse, il dut s'accommoder d'une mauvaise chambre à l'auberge.

Cependant les Baillard, indignés qu'on leur arrachât l'église, achevaient de la déménager. Depuis huit jours, il s'y employaient. Ce dernier soir, ce fut un vrai pillage. Frères et sœurs, ils s'y mirent tous, excités jusqu'à la folie par l'arrivée de l'Oblat, ne laissant pas une fleur, pas un ornement, pas même un linge pour offrir le saint sacrifice.

C'est dans cette église désolée que le Père Aubry, le lendemain, qui était un dimanche, prit le contact de ses paroissiens. Au moment où il se présentait à l'autel, Léopold, François, Quirin, escortés des deux frères Hubert et Martin, des religieuses et des villageois les plus fidèles, arrivèrent glorieusement dans le sanctuaire par le corridor qui fait communiquer l'église et le couvent. Ils se placèrent debout, les bras croisés, au fond de l'église. Sous le regard de ces trois pontifes, immenses dans leurs grands manteaux noirs à collet de velours et à triple pèlerine, et qui ne perdaient pas un seul de ses gestes, une seule de ses paroles, le jeune curé, non sans émotion, monta dans la chaire, et prit texte du mort qu'il avait administré la veille sous le porche pour célébrer les vertus de la charité. Il ne parla que d'indulgence et d'amour du prochain.

A la sortie, sur le plateau, les trois Baillard l'attendaient, et devant tous les paroissiens Léopold l'aborda: