Dans cette anarchie, on ne s'entendait que sur un point: faire la guerre au Père Aubry, rendre la vie impossible au malheureux isolé. Quelle joie pour les bonnes sœurs si elles entendent qu'on a crié «Au corbeau!» sur son passage, qu'il s'est à moitié démis le bras à la descente de Sion en butant contre une corde tendue le soir sur son chemin, qu'on lui refuse des œufs, qu'il n'a pas trouvé de charrette pour le mener à Nancy! La nuit de Noël vit éclater leur malice.

Pour cette fête solennelle, l'Oblat ne put décorer son sanctuaire qu'avec des lambeaux de vieilles robes d'enfant de chœur, des chandeliers rouillés et des fleurs noires de poussière; et tandis qu'il officiait pour un tout petit groupe de fidèles, il entendait les Baillard et leurs partisans chanter la messe dans leur chapelle toute brillante des dépouilles de l'église.

Les sœurs avaient rassemblé tous leurs pots de fleurs, qu'elles avaient garnis de la plus belle variété de roses en papier, et tous les chandeliers du couvent, des chandeliers grands et petits, et même ceux de la cuisine. Cette centaine de feux projetait de magnifiques moires sur le damas rouge et jaune. Quatre anges, l'épée fleurdelisée à la main, occupaient les gradins de l'autel et faisaient une garde d'honneur à un étincelant candélabre à trois branches.

Cette messe de minuit, dans un décor si nouveau, fut un réel succès pour les Baillard. Presque tout le village était là, attiré par la cérémonie et par l'espoir du réveillon que, sous le nom d'agape exceptionnelle, Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l'Avent. Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait un morceau pour sa famille. Cette fois, vu la solennité, l'agape eut un caractère plus généreux. Dès le début, le Pontife d'Adoration fit sauter le champagne. Fort expansive déjà, la joie des fidèles éclata avec violence au moment où les orthodoxes sortirent de leur misérable messe et de leur église démeublée.

Au nombre d'une douzaine, leurs lanternes à la main, ils s'en allaient dans la nuit; ils redescendaient à Saxon en faisant cortège à l'Oblat. Soudain les fenêtres du couvent s'ouvrirent, et les religieuses apparurent, riant et chantant à gorge déployée. Elles chantaient un vieux Noël en patois lorrain, un Noël gothique, comme on dit dans le pays, tout plein d'images paysannes de guerre et de pillage:

Alarme, Compagnons,

Car je vois de bien loin

Une grosse troupe de gendarmes et soldats

Qui nous prendront nos troupeaux tout à l'heure.

Hélas! ils sont partout,