—Ça n'a pas quarante sous à dépenser à l'auberge, et ça veut ruiner un pèlerinage qui a rapporté des mille et des mille au pays!

Ainsi la guerre était déclarée. Deux chefs se sont jeté le gant. Voilà que s'affrontent deux puissances, l'étranger et l'indigène, ou même pourrait-on dire, le Romain et le Celte. Tout le pays est divisé.

Les frères Baillard règnent sur le plateau. Ils y occupent le monastère, son grand jardin, les promenades transformées en labours et quelques champs épars. Leurs fidèles habitent toutes les maisons avoisinantes. Dans Saxon, ils peuvent compter sur la plus grande partie des habitants, parmi lesquels le maire et son conseil municipal. Même les attributions du curé, est-il exact qu'ils les aient abandonnées, restituées? Nullement, puisqu'en qualité de propriétaires du couvent, ils jouissent du droit d'entrer librement dans la sacristie et dans le chœur par un corridor intérieur; ils détiennent les clefs des troncs, les clefs du clocher où ils sonnent l'angelus et les clefs de l'église (qu'ils ouvrent le matin, qu'ils ferment le soir et qu'ils balayent); enfin ils ont en leur possession tous les ornements et même des objets sacrés, tels que le fer à hostie. Bref, ils demeurent les gardiens, les véritables maîtres du sanctuaire dont l'évêque les a déclarés indignes.

Quant au jeune Oblat, considéré comme un intrus par ceux-là même qui sont le plus attachés à leurs devoirs religieux, il va habiter en bas, à Saxon, dans une misérable auberge, distante d'un quart de lieue, d'où chaque matin il grimpera la côte sous le vent, la pluie, la neige d'un rigoureux hiver, pour aller dire la messe dans son église qui, plutôt que la sienne, demeure l'église des schismatiques.

Qu'ils semblent forts sur la montagne où depuis trente ans ils travaillent, les trois frères Baillard! Mais derrière le pauvre isolé de Saxon, il y a la puissance de son ordre, il y a toutes les réserves de l'Église, dont les files profondes s'étendent à perte de vue jusqu'au Vatican. «Je suis Romain.» En ces trois mots, tiennent sa force, son droit et l'éternelle poésie d'une sentinelle avancée de Rome. C'est un légionnaire au milieu des Celtes.

Là-haut, les Baillard et leurs fidèles préparent la résistance. Leur premier soin est d'organiser, dans le réfectoire du couvent, une chapelle à l'imitation de celle où Vintras officie à Tilly. Ils étendent sur le plancher tous les tapis dont ils disposent, recouvrent d'un damas rouge bordé de soie jaune l'autel construit en bois sans pierre consacrée. Aux portes du tabernacle, ils suspendent quatre cœurs en vermeil renfermant des hosties miraculeuses. Une girandole à trois branches éclaire ce curieux oratoire. Et Vintras leur envoie un linge odoriférant, qui avait servi à essuyer la coupe de son premier sacrifice. Les Pontifes y abritèrent pieusement les reliques de saint Gerbold, qu'ils placèrent sur le tabernacle. Et l'ensemble faisait le plus bel effet.

Appuyée sur cette arche sainte, la congrégation défiait les assauts de l'étranger. Chacun de ses membres éprouvait cette impression excitante et gaie qui accompagne les débuts d'une action militaire. Les anciens règlements ne valent plus; c'est une vie de guerre et d'aventures qui commence.

Quirin se multiplie chez les hommes d'affaires de Vézelise, de Lunéville et de Nancy, faisant les chemins de jour et de nuit par les temps les plus affreux; François court les villages pour entretenir l'enthousiasme et lutter contre la défection; quant à Léopold, il demeure dans sa chambre et, les pieds sur les chenêts, s'entretient avec les astres. Par une déchirure des ténèbres qui nous emprisonnent et nous glacent, il voit, il entend, il respire les parfums, la musique, la couleur et les secrets du ciel. Assisté de Thérèse, il surveille l'arrivée des secours surnaturels.

La vie du couvent est bouleversée. Tout le monde s'y mêle de commander les deux frères Hubert et Martin. Autrefois excellents travailleurs, les pauvres gens paraissent maintenant détestables. Découragés, ahuris par des ordres contradictoires, ils ont fini par perdre la tête. Les sœurs ont rompu les observances de leur vie de religieuses, sans pouvoir retrouver les conditions d'une vie paysanne. Pour elles s'ouvrent de nouveaux horizons; elles laissent se réveiller des désirs contre lesquels, autrefois, elles se seraient réfugiées dans la prière. Sœur Lazarine, d'accord avec Quirin, cherche à prendre la haute main sur l'administration domestique. Naturellement dure et âpre et le redevenant à mesure qu'elle perdait ses allures conventuelles, elle eût voulu transformer le monastère en une simple exploitation agricole. Quant à sœur Euphrasie, grosse fille aux yeux bleuâtres, aux joues pleines, et dont toute la confiance s'en allait à François, elle avait renoncé à apprendre l'A. B. C. aux petites filles de Saxon, et durant les heures de classe elle se promenait avec elles dans les champs, pour leur montrer comment on trouvait les sources avec la baguette magique, d'après la méthode de François.

Ainsi chaque sœur s'était modelée sur celui des Baillard qu'elle avait choisi. Des oppositions de nature qui existaient précédemment entre elles, et que dissimulait la règle, apparaissaient maintenant, compliquées par les caractères nouveaux qu'elles empruntaient de l'homme qui les dominait.