Un dimanche, l'Oblat monte en chaire avec une solennité inaccoutumée. Il tient en main le bref pontifical qui excommunie les Baillard. Les trois frères étaient là, debout comme d'habitude au fond de l'église, drapés dans leurs grands manteaux noirs: Léopold, immobile et souverain; François, gouailleur; Quirin, ses lunettes sur le nez et qui grommelait d'une manière continue. A plusieurs reprises, élevant la voix, il prétendit, avec un prodigieux sang-froid de pédant, que l'Oblat faisait des contresens de traduction. Cette suspicion jetée sur la science de leur pasteur indigna les assistants, et le cordonnier Joseph Colin se levant de son banc interpella le Pontife de Prudence:
—Taisez-vous donc, malappris, vous empêchez de comprendre le prédicateur.
Le troupeau des fidèles sortit affolé de l'église. En vain les Pontifes les firent-ils entrer au couvent pour leur expliquer qu'ils étaient condamnés d'une manière qu'on appelle en théologie subreptice, c'est-à-dire par suite de faux renseignements et contre la vérité, et qu'une telle condamnation, d'après une décision du pape Innocent III, était sans effet. Ils y perdirent leur latin. Une terreur divine agitait les consciences. La parole du pape déchirait la robe des trois prêtres, les dépouillait de tous les services qu'ils avaient rendus, les livrait quasi tout nus aux reniements de la foule inconstante. Dès le soir, Léopold, allant avec Thérèse visiter un malade à Saxon, entendit sur son passage monter d'une haie le cri: Au loup! au loup! C'était la première fois qu'un de ses paroissiens élevait contre lui une parole de haine. Il en éprouva une profonde amertume, et surtout il put voir que personne ne se levait pour le défendre. Mais le lendemain, ce fut pis.
Le lendemain, les Baillard entendirent de grands cris qui venaient du fond de la plaine. S'étant avancés jusqu'au bord du plateau, ils aperçurent une troupe d'enfants qui gravissaient la côte en courant, à travers les champs et les broussailles, précédés d'un drapeau et d'un clairon qui sonnait la charge, et chacun d'eux brandissant un échalas de vigne. Dès qu'ils aperçurent le grand François, ils poussèrent des clameurs sauvages et ramassèrent des pierres. Le Pontife d'Adoration jugea prudent de battre en retraite. A peine avait-il fermé la porte du couvent derrière lui qu'une grêle de projectiles s'abattait contre, et peu après des coups de bâton faisaient éclater les vitres, cependant que de jeunes figures animées de vaillance se hissaient le long du mur avec une agilité et une malice toutes simiesques. C'étaient les enfants de la première communion de Vézelise qui, pour lendemain de fête, s'en venaient en pèlerinage, conduits par le vicaire, et tout brûlants d'ardeur religieuse jouaient contre les Baillard la prise de la Smala d'Ald-el-Kader.
La congrégation eut bien du mal à repousser ce premier assaut. Heureusement on sonna la messe, et toute la bande s'y rendit. Sur l'ordre de Léopold, François les rejoignit, assista à l'office, et sur le parvis, à la sortie, s'adressant à quelques parents qui avaient accompagné les enfants, il essaya de leur faire honte. On lui répondit grossièrement:
—Des excommuniés! Est-ce que ça compte, ça!
François serra les poings. Il fut pris d'une violente envie de disperser toute cette racaille, mais à ce moment sœur Euphrasie, qui surveillait la scène du haut de la fenêtre, prise d'inquiétude, le rappela. Pour lui obéir, le bon François se dégagea, non sans peine, de ce peuple de Lilliput qui se pendait à sa robe, et disparut dans le couvent. Toutes les huées se tournèrent contre la sœur, avec les mots les plus libres. François ne put l'entendre sans fureur, et, dans la même seconde, rouvrant la porte, il s'élança de nouveau sur la place. D'immenses rires de jeunesse accueillirent cette rentrée de clown et redoublèrent quand, sur un nouvel ordre de sœur Euphrasie, avec mille gesticulations, il s'engouffra de nouveau dans la maison, que la Congrégation barricada solidement derrière lui.
Les enfants continuèrent la bataille. Une de leurs patrouilles découvrit dans la campagne un des frères travailleurs, le pauvre frère Hubert, qui, terrifié par le vacarme et n'osant regagner le couvent, se tenait à plat ventre dans un champ, comme un lièvre entre deux sillons. Ils firent lever le malheureux qui, poussé, bousculé, déchiré, se réfugia à grand'peine chez la bonne Marie-Anne Sellier dans Saxon. Mais leur grand succès fut quand ils brisèrent les palissades élevées par les Baillard sur l'emplacement des anciennes promenades de la Vierge. Les nombreux pèlerins qui étaient montés à Sion ce jour-là applaudirent. Marie était enfin rétablie dans ses droits de propriété! Et les enfants, de plus en plus excités par leur victoire, entonnèrent sous les fenêtres des schismatiques, une manière de chant de triomphe. C'était, sur l'air de Maître Corbeau, une chanson satirique œuvre de monsieur Marquis, curé de Vandœuvre, qui courait depuis quelques jours le pays:
Venez, petits et grands! Que tout homme s'empresse.
Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.