Sans un mouvement, sinon de quelques rides qui, de minute en minute, s'accusaient avec plus de force sur sa figure ronde, le délégué de Monseigneur écoutait avec une attention intense son hôte lui détailler les scènes exécrables. Parfois il posait une brève question. Son effort était manifestement de rattacher les faits qu'on lui racontait à un chapitre précis de l'histoire des hérésies. Quand l'Oblat tira de sa poche un petit objet de bois blanc, l'une de ces croix de grâce que Vintras avait distribuées à foison:

—Parfait! s'écria-t-il, Monsieur le Curé, nous y sommes! Là, Satan s'est trahi. C'est lui qui par l'intermédiaire de Vintras a imaginé cette petite croix de grâce, une croix sans Christ, notez-le bien, Monsieur le Curé, pour remplacer notre crucifix… Comment ne pas reconnaître là son rêve éternel de se substituer à Dieu!

—Je vous le disais ce matin, Monsieur l'Abbé. Tout ce que je vois depuis des semaines me prouve que Satan veut reprendre possession de notre montagne sainte.

—De votre montagne et de vos âmes. Prenez garde! Vous personnellement, mon bien cher monsieur Aubry, vous êtes le plus exposé. Satan veut chasser le Christ du sanctuaire; il veut aussi le chasser des consciences, surtout des consciences de prêtres. Pour cela, tous les moyens lui sont bons.

Et indéfiniment, les deux ecclésiastiques poursuivirent ainsi leur dialogue, le père Aubry racontant d'une façon saisissante tout ce qu'il avait vu à Sion, et l'abbé Florentin confrontant ces témoignages avec ce qu'il avait lu dans les livres. Tous deux se riaient de la pauvreté d'invention du Diable, car enfin, disaient-ils, ce qui se passe là-haut, c'est ce qu'on a vu dans tous les pays, à toutes les époques. Mais ils admiraient que le Malin recourût toujours aux fascinations de la femme, et ils se répétaient d'un ton pénétré une phrase de Monseigneur: «Ces nouveaux Montanus sont environnés et secondés de nouvelles Priscilles.»

Vers minuit, l'Oblat reconduisit son hôte jusqu'à l'auberge, et lui souhaita bon repos.

Tout le monde était déjà couché dans la maison. L'abbé Florentin prit un bougeoir et gagna sa chambre qui était au rez-de-chaussée. Il se déshabillait quand il lui sembla entendre un léger bruit dans l'alcôve. Il regarda, sans rien voir de net, car la pièce était grande, et la faible lueur qui flottait autour de la chandelle ne servait qu'à peupler d'ombres troublantes les ténèbres. Il crut entendre soupirer. S'armant de courage, il osa s'approcher et vit avec terreur dans le lit la forme d'une femme, une femme au regard de feu, qui lui tendait des bras suppliants. Sans même prendre le temps de distinguer les traits de cette impudique, convaincu que l'on en voulait à sa vertu et à sa réputation, il se jeta hors de la chambre et courut avertir l'Oblat. Mais quand les deux prêtres accompagnés d'honorables témoins revinrent, la créature, comprenant l'échec de sa tentative diabolique, avait eu tout le temps de gagner le jardin et de se perdre dans la nuit.

Un pâtureau qui revenait avec ses bêtes affirma qu'il croyait bien avoir reconnu à la même heure sœur Lazarine, qui regagnait à travers champs le couvent.

Comment interpréter cette circonstance singulière? Nouvelle Judith, sœur Lazarine avait-elle essayé de séduire l'abbé nancéien pour qu'il fît à Monseigneur un rapport moins défavorable aux Baillard? Voulut-elle provoquer un esclandre et perdre l'homme de l'évêché en se perdant elle-même? Prit-elle de sa propre initiative l'une ou l'autre de ces décisions? Ne fut-elle pas plutôt dirigée par Quirin, qui avait exercé de tout temps sur son esprit un ascendant absolu? Ou furent-ils l'un et l'autre calomniés de tous points par un pays surexcité et disposé à les croire capables de tout? Le champ reste ouvert aux hypothèses. Retenons seulement que cette indécence, réelle ou imaginaire, est une trace du passage de Vintras et de son action délétère sur la paix publique. C'est une des vapeurs infernales qui, par bouffées, du sommet du Sion, s'épandent sur la plaine.

Toute la Lorraine ne parle plus que des scandales de Sion. Toute la Lorraine regarde la ronde satanique menée sur la colline, dans les brouillards de l'hiver, par les trois prêtres et leurs religieuses échevelées. Dans chaque village, le prône retentit de saintes imprécations: «Satan impose ses prestiges à vingt pas de Notre-Dame de Sion. C'est autel contre autel et chaire de pestilence en face de chaire de vérité. Le serpent se dresse au parvis où la Vierge lui écrase la tête… Mais que les fidèles se rassurent. Rome va parler.»