—C'est la révolution de 48, dit-il, qui m'a tiré de prison. Nous sombrerons avec elle. Mais soyez sans crainte, ajouta-t-il, toujours sur le même ton raisonnable: vous serez sauvés par les anges, car, ne l'oubliez pas, vos téphilins pontificaux mettent à votre service les ordres angéliques auxquels vous appartenez et les harmonies célestes.

CHAPITRE X
LES DRAGONS DU PAGANISME RÉAPPARAISSENT

On voudrait s'arrêter; on se dit que personne ne vit d'un mensonge, qu'il y a là sans doute une réalité à demi recouverte, un terrain de tourbe où jadis un beau lac reflétait le ciel. On s'attarde auprès de cette vase, on rêve de saisir ce qui peut subsister d'un Verbe dans les bégaiements de Vintras. Ah! si nous pouvions pénétrer en lui jusqu'à ces asiles de l'âme que rien ne trouble, où repose sans mélange, encore préservé des contacts de l'air et des compromis du siècle, ce que notre nature produit d'elle-même avec abondance!

Lui, il se tient pour une énergie primitive. A l'en croire, il a retrouvé ce qu'Adam et Ève possédaient avant la chute: l'intelligence de toute la Création, les relations spirituelles avec les Mondes, les communications sensibles avec Dieu. Toute cette insanité ne laisse pas de parler à certaines parties de notre imagination. Mais quelle maladresse d'invoquer ici les figures d'Adam et d'Ève, et de nous rappeler la minute glorieuse où les premiers des hommes s'agenouillèrent devant le jour naissant! Ce lever du soleil sur la jeunesse du monde, à l'heure où nos premiers parents rendaient grâce au Créateur, c'est le triomphe de la lumière et la fête de l'ordre, au lieu que la tare de Vintras, c'est d'être redescendu au chaos. L'atmosphère qu'il laisse derrière lui à Sion n'est pas saine ni féconde. On y sent le renfermé, la migraine, la prison, le triste cénacle où se pressent des demi-intelligences. Vintras exprime des thèmes qui ont usé leur vie, dépassé la première mort, accompli leur dissolution. Loin d'être une aube, une aurore, c'est le souvenir d'un triste chant de crépuscule.

L'univers est perçu par Vintras d'une manière qu'il n'a pas inventée, et qui jadis était celle du plus grand nombre des hommes. Il appartient à une espèce quasi disparue, dont il reste pourtant quelques survivants. Quelle n'est pas leur ivresse! Vintras est allé jusqu'à cette mélodie qu'ils soupçonnaient, dont ils avaient besoin. Il l'a reconnue, saisie, délivrée. Elle s'élève dans les airs. Ils palpitent, croient sortir d'un long sommeil, accourent. Vintras exprime l'ineffable. Ses vibrations éveillent chez eux le sens du supranaturel. Il renverse, nie les obstacles élevés contre l'instinct des âmes et le mouvement spontané de l'esprit. Il fournit à ses fidèles le chant libérateur.

Sur la sainte colline souillée, c'est une résurrection des forces de jadis. Les dragons du paganisme, vaincus sur le haut lieu par le glorieux apôtre de Toul, saint Gérard, y réapparaissent. S'étaient-ils depuis tant de siècles engourdis dans les anfractuosités de cette vieille terre, dans les mines abandonnées qui creusent encore ses pentes du côté de Fresnelles, dans les souterrains de la tour demi-écroulée de Vaudémont, ou plutôt n'ont-ils pas survécu dans les profondeurs de ces âmes de paysans, derniers souvenirs d'ancêtres lointains? C'est là que Vintras est venu les ranimer. Voici que se réveillent des puissances spirituelles que l'on pouvait croire épuisées. La circonstance rend sa virulence au poison, à la boue qui demeure après le décantage. Autour du sanctuaire de la Vierge, c'est une prodigieuse ronde, qui ne peut se comparer qu'à certaines fêtes païennes dans la saison des vendanges. Puisque la fin du monde était arrivée et qu'ils étaient préservés, pourquoi les Enfants du Carmel se fussent-ils gênés? Ce ne sont plus des prêtres, des frères, des sœurs, d'humbles paysannes, des cultivateurs matois, autant de gens réfléchis et prudents, formés par les disciplines héréditaires, mais une étrange petite église abandonnée à ses humeurs et prenant son plaisir avec un manque inattendu de vergogne.

Personne d'eux ne résiste plus aux affinités qui les entraînent les uns vers les autres. Vintras leur a donné l'effusion, le don des larmes, de l'éloquence, la confiance en soi, une audacieuse irréflexion, la jeunesse du monde. Il leur a réappris à laisser bondir leur cœur.

Dans ces pauvres filles, hier si douces, le Prophète de Tilly a éveillé de véritables êtres parasitaires, des démons et des vampires qui leur mangent l'âme. Elles viennent de respirer les fleurs d'une beauté sauvage et fatale qui étincellent sur les ravins de la perdition; elles connaissent désormais la poésie du mal, dont les premiers rayonnements agissent sur des êtres neufs avec une force presque irrésistible.

Un événement surprenant manifesta tout à coup dans quelle atmosphère, amis et ennemis, orthodoxes et hérétiques, paysans et religieuses, tous vivaient sur la montagne empoisonnée.

Après le départ de Vintras, Monseigneur de Nancy avait envoyé à Sion un de ses secrétaires, monsieur l'abbé Florentin, enquêter sur l'abominable scandale. Cet envoyé de Monseigneur était un jeune prêtre, fort instruit des sciences sacrées et spécialement des choses infernales. Il parcourut dans l'après-midi le village, avec l'Oblat, pour recueillir quelques dépositions, puis ce fut le dîner, suivi d'une longue veillée.