Après Léopold, l'Organe donna la communion à son tour. Seulement, lui, au lieu d'une simple distribution de pain trempé dans du vin, il faisait boire, à même le calice, une gorgée de vin, et c'était un vin de Bordeaux excellent. Il accompagna chaque communion d'une courte exhortation. A Thérèse, il dit ces paroles qu'elle recueillit dans son cœur:
—Renoncez à vous-même. Vous cherchez le bonheur et presque toujours vous prenez le chemin qui vous en éloigne. Aimez, c'est la mission qui vous est dévolue.
Sur ces mots, une seconde fois, l'Esprit le saisit:
—Sion, séjour enchanté d'où mon destin m'entraîne! Que de fois les prophètes m'avaient porté vers toi! Quand je lisais dans les livres sacrés les cantiques du Psalmiste, devant ces appels qui ressemblent à des cris passionnés adressés par l'Esprit Saint aux filles de Sion, mon cœur tressaillait, mes sœurs. Je préférais mille fois ces vierges enveloppées de leurs voiles célestes à la trop visible épouse du cantique des cantiques. J'aimais à voir ces ravissantes idéalités planant entre le ciel et la terre, leurs pieds cachés sous la rosée des blanches églantines qui couronnent les sommets du Maria et du Nebo, et leurs chevelures ardentes pâlissaient de leurs reflets dorés les rayonnements qui précèdent l'aurore. La vie ne m'a jamais montré de grâces comparables à tout ce que mon cœur croyait appartenir aux vierges de Sion! Hélas! le premier soir de mon arrivée, est-ce l'empire de cette poétique croyance qui m'a fait trouver Sion-Saxon si sombre et si lugubre? Je regrettais la beauté du nom de Sion ainsi attaché comme une moquerie à ce pays perdu pour tout ce qui est de bon accueil. Et malgré moi, je me répétais: Non, oh! non, tu n'es pas Sion. Comme nous entrions dans ce village, j'aperçus à leurs portes et à leurs vitrages cette partie de la race humaine qui fait souvent à elle seule le charme, l'animation et l'attrait d'un pays. Presque tout occupé de notre véhicule qui semblait lui-même effrayé des efforts qu'il fallait faire pour avancer dans la seule voie ouverte aux charrettes, aux voitures, aux troupeaux de brebis, de chèvres et de pourceaux, je me disais plus fort que jamais encore: Oh! non, tu n'es pas Sion. Mais victoire, mes sœurs! La lumière s'est faite dans ma pensée. Ici enfin, je vois les filles de Sion dont parle l'Écriture. C'est Saxon qui est dure, sale, brutale, grossière; ce sont les femmes et les filles de Saxon, ce sont les habitants de Saxon qui ont injurié, qui injurieront, outrageront, vilipenderont, maltraiteront et voleront les hôtes que le ciel voulait revêtir et parfumer des grandeurs, des beautés et des splendeurs de la véritable Sion. Mais ici! La vierge Marie avant de quitter la terre distribua ses vêtements à des femmes pieuses qui l'entouraient. Ici, nous avons plus que ses humbles et vénérables vêtements, nous avons les roses trouvées dans son sépulcre après son Assomption. Thérèse, vous êtes les roses sous le ciel entr'ouvert. Filles de Sion, persévérez avec courage, et un jour vos noms seront répétés avec respect et admiration. Vous croyez n'avoir qu'un homme à qui vous donnez vos soins. C'est plus qu'un homme, c'est un Pontife. Ah! ne rougissez pas, les reines rougiront devant vous. Si vous gardez les trois ministres du Très-Haut comme les saintes femmes gardaient Jésus, on dira de vous ce qu'on a dit d'elles. Filles de Sion, je vous le déclare au nom du Seigneur: vous êtes grandes et belles devant Dieu. Vous suivez le sacrifice de vos Pontifes; vous les savez innocents et justes, et vous leur donnez tout ce qui peut leur rasséréner le cœur. Est-ce dans le cloître que vous auriez su grandir ainsi? Vous vous fussiez perdues, comme tant d'autres, sous la domination d'une morne règle; vous vous fussiez données à Baal. Je vous le dis: vous êtes les saintes femmes de Sion. Vous avez entendu insulter dans le Temple vos Pontifes. Eh bien! les saintes femmes n'entendirent-elles pas insulter Jésus? Elles ne l'abandonnèrent pas pour cela; elles lui firent un rempart de leurs cœurs. Ah! réjouissez-vous. Votre nom est connu dans le ciel et ne sera pas oublié jusqu'au jour où vous serez averties que l'heure est venue et qu'il faut vous parer, pour le repas céleste, de vos robes et de vos manteaux.
Jamais la poésie n'a épuisé plus complètement un thème sentimental, ni pénétré plus avant dans les cœurs que ne faisait ce poète baroque dans ces cœurs barbares. Toutes les femmes avaient les yeux baignés de pleurs qui coulaient sans arrêt de leurs yeux agrandis.
Le Prophète, après avoir longuement parlé, fit un mouvement de corps subit et violent, comme s'il tombait du ciel, et parut tout étonné de sa position. Il se signa et commença d'une voix plus douce un second discours sur le sacrifice, où il démontrait de quelle manière les Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et détruire en eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l'amour. D'une voix onctueuse et douce, il prouva que le sacrifice est l'unique preuve de l'amour, et que l'amour demande réciprocité. Et en prononçant avec force, pour le faire passer dans le cœur de ceux qui l'écoutaient, le mot amour, il tomba étendu sur les marches de l'autel.
Vintras resta quelques secondes dans cet état de défaillance, sous une influence surnaturelle. Mais bientôt rendu à son état humain, il se relève, donne la bénédiction du Saint Sacrement et entonne une sorte de cantique: «C'est par un fait d'amour coupable que dans l'Eden s'accomplit notre chute, mais par des actes d'amour religieusement accomplis va s'opérer notre rédemption.»
—Amour, amour, répètent toutes les femmes, depuis Thérèse, brillante, excitée, jusqu'à la veuve Marie-Anne Sellier.
A minuit, l'Organe retournait à Nancy, accompagné des trois Pontifes. En s'éloignant de Sion, il laissait à tous une impression extraordinaire, l'idée qu'ils n'avaient pas vu un être fait de chair et d'os, ou plutôt qu'entre eux et lui flottait un brouillard. Et c'était comme s'ils avaient entendu une musique supranaturelle dans le crépuscule.
Au milieu de la nuit, dans les cahots de la voiture que menait François, Vintras parla en réaliste, en homme éclairé par sa propre expérience. Il annonça à ses amis la réaction politique qui s'annonçait déjà pour les esprits clairvoyants, et dont il prévoyait que leur œuvre serait une des premières victimes. Enfin, il les engagea à considérer comme certaine et prochaine leur excommunication par le pape.