—Lazare, on ne saurait être impunément facétieux et léger dans une terre désolée. Le cœur peut éclater en sanglots sur une ruine sacrée, mais il ne peut se livrer à une complaisante allégresse. Chanter gaiement à Sion! Chanter avec des femmes qui sont forcées de peser de tous leurs membres délicats sur le tranchant du fer, seul moyen mis en leur pouvoir pour contraindre le sein de la terre à leur fournir la nourriture! chanter avec un cœur heureux devant des spoliés et des honnis! Non, Lazare! Notre chant ne peut être qu'une cordiale tentative d'engourdir des douleurs ou des souvenirs. De la gaîté, Lazare! il nous faudrait plutôt un thrène où chacun de nos frères et sœurs dispersés apportât sa note de douleur et d'espérance. Il nous faudrait des paroles d'ouragan ou de tempête, des menaces comme en hurlent les aquilons, des indignations brûlantes comme la foudre! Pour chanter les saisissements, les douleurs, les dégoûts, la faim, le froid, les humiliations, les injures et les brutalités de tous genres dont furent victimes celles et ceux qui restent à la garde de la foi que nous confessons tous, il faudrait de ces mots et de cette poésie que nous connaîtrons un jour, mais qui nous sont encore profondément cachés! Ah! ma chère Lazare, vous voulez plaire au cœur de votre père et pontife, craignez des chants qui ne lui rappelleraient que ces récréations où la vanité féminine se chantait elle-même, plutôt qu'elles ne rendaient les inspirations spontanées du cœur.
La pauvre Lazarine, que le Prophète s'entêtait à appeler Lazare, elle ne savait pas pourquoi, était grandement humiliée sur sa chaise, mais ce qui la consola un peu, ce fut la scène qui suivit.
Après ce discours qui n'avait pas duré moins d'une heure, l'Organe s'étant arrêté tout court demanda pourquoi on ne chantait plus. Convaincu qu'il n'avait encore rien dit, et que c'était pour lui le moment de prendre la parole, il s'excusa, en termes qui surpassaient son humilité habituelle, de ce qu'il ne pouvait pas parler parce que la sueur lui découlait d'une manière extraordinaire et qu'il tombait de fatigue.
Ce n'est qu'un quart d'heure après qu'il se rendit à l'assurance que lui donna toute l'assemblée, et sœur Lazarine la première, qu'il avait parlé, et même surnaturellement.
Le lendemain, qui était la troisième et dernière journée de ces fêtes, Thérèse, suivie des quatre religieuses et des zélatrices, présenta à l'autel un pain magnifique. L'Organe ayant saisi un couteau, dont il déclara que c'était un glaive, invita les cinq religieuses à l'enfoncer dans la miche.
—Réjouissez-vous, mes filles, leur dit-il, car cet acte rituel efface toutes les humiliations de la femme et la rétablit dans ses droits originels. Réjouissez-vous, et moi, pendant ce temps, j'irai m'entretenir avec Dieu.
Alors l'extase le prit et il discourut sous l'influence de l'Esprit.
—Pauvres femmes, pauvres prêtres! C'est mon cœur qui vous parle. Ah! je voudrais que mes paroles s'élevassent comme un cantique. Pauvres femmes, je les vois dans leur ministère si peu comprises, si chétives. Je crois voir une Marie Salomé, une Marie Marthe, une Marie de Cléophas. Elles vont, elles suivent leurs prêtres, elles disent: «Ils entrent là, allons-y avec eux.» Ah! chères femmes, chères sœurs! On vante la reine de Saba venant dans la majesté de sa pompe, et Salomon lui tendant la main, lui, pourtant le roi de la Sagesse. Ah! mon bon maître, que cela me paraît petit auprès de ce qui attend ces pauvres femmes que l'on a honnies, conspuées. Et cette autre femme, c'est notre Madeleine à nous (et en ce moment il se tournait vers Thérèse); comme elle veille avec sollicitude sur ce qui regarde le sanctuaire! Comme elle accueille les Pontifes qui viennent ici servir les besoins de leurs frères! Quand donc les hommes t'aimeront-ils de cet amour? L'heure est venue de les récompenser, je les appelle toutes au sanctuaire.
A ce moment, il se retourna vers l'autel pour prendre le ciboire et, par une délicatesse que comprit tout le cénacle, il le remit entre les mains de Léopold:
—Pontife d'Adoration, dit-il, communiez les saintes et fidèles compagnes de votre épreuve, de votre persécution et de votre triomphe.