—On entre ici pour toujours ou jamais.

Les sœurs baissèrent la tête avec une humilité vraie. Sans rien répondre, elles se retirèrent. Il leur sembla que la porte mettait un temps infini à se refermer derrière elles.

Et maintenant, où trouver un abri? Elles entrèrent dans la cathédrale et se mirent à prier, et toutes deux, à mesure que le soir tombait, sentaient leur âme remplie d'effroi. A leur sortie, c'était tout à fait la nuit. Un agent de police voyant ces deux minces formes noires, suivies d'une bête, qui battaient toutes les portes, s'approcha. O surprise! A la lueur d'un quinquet, ils se reconnurent. C'était un ancien frère de Sion, qui avait partagé la prospérité des Baillard et qui s'émut de la détresse des deux religieuses. Il leur indiqua une mauvaise auberge, où elles furent réduites à coucher sur un matelas, par terre, dans une grande salle qu'encombraient déjà des rouliers.

Pendant la nuit, un de ces hommes s'approcha d'elles, mais la Mouya, qui veillait sur les deux femmes, bondit devant et montra des dents si féroces, que l'insolent regagna, sans plus, sa paillasse.

Quelles réflexions fit Thérèse, après un tel émoi, durant sa longue insomnie? Les mots qu'avait prononcés la Mère Supérieure lui revenaient sans cesse à l'esprit: «Toujours ou jamais.» Elle reprit les pensées qui ne la quittaient pas depuis des semaines: sa vie détournée de sa voie naturelle, la poursuite de rêves qui n'avaient peut-être aucune réalité véritable, et par-dessus tout le désir de retrouver le calme, la règle, et de se mettre en paix avec la vie qui était devant elle. A travers les fenêtres, la lune versait sa lumière dans cette salle misérable et, de temps en temps, disparaissait sous les nuages. Thérèse, les yeux grands ouverts, regardait l'astre glisser. Elle repoussait avec horreur les images sordides qui l'environnaient, et se réfugiait dans ces mystérieuses alternatives d'ombre et de clarté.

—Ah! lune charmante, disait-elle, prends-moi, soulève-moi jusqu'à la bonté de Dieu, ou du moins guide ma prière auprès des êtres spirituels qui vivent dans les espaces bleuâtres au-dessus de nous, afin qu'un rayon de la paix des anges descende sur leur très humble servante repentante.

Dès le petit jour, sœur Thérèse se leva. Sa figure toute pâle exprimait à la fois la douleur, la résignation et la confiance. L'épicier auquel elles proposèrent les précieux livres de Léopold leur en donna par pitié quelques sous. Il permit encore à Thérèse d'écrire sur son comptoir une lettre, qu'au sortir de la boutique elle remit à sœur Euphrasie, en disant:

—C'est pour notre père Supérieur.

Sœur Euphrasie comprit tout et que Thérèse ne raccompagnerait pas à Saxon. Elle dit dans son amertume:

—Il y a des belles qu'on ne voit plus quand les violons sont partis.