Mais Thérèse, en se penchant sur la sœur Euphrasie, murmura:
—Ne m'en voulez pas, ma sœur; il vaut mieux que je ne rentre pas à Saxon: j'y serais un sujet de honte pour vous tous. Ah! si quelquefois vous m'avez trouvée orgueilleuse, j'en suis bien punie maintenant, et je ne pense plus qu'à m'aller cacher avec mon fardeau.
Alors la sœur Euphrasie, comprenant ce qu'elle soupçonnait depuis des semaines et que tout le pays dénonçait, embrassa Thérèse. Les deux pauvres filles pleurèrent ensemble, et tandis que sœur Thérèse s'en allait au couvent de Notre-Dame, sœur Euphrasie reprenait à pied, avec la Mouya, le chemin de Saxon.
Léopold, au reçu du billet de Thérèse, dont il devina le contenu avant que de l'ouvrir, se leva. Mais il n'y avait pas de pièce où il pût aller pleurer en secret; il dut rester là, sous les yeux de François, des sœurs Euphrasie et Lazarine, et de la vieille mère Sellier. Malgré son violent désir de dominer sa douleur, des larmes roulèrent sur ses joues. Mais il ne fit aucune réflexion et jamais ne demanda de détails à sœur Euphrasie.
CHAPITRE XIII
LE MARTYRE DE «LA SAGESSE»
Les schismatiques étaient chassés du plateau, mais ils s'accrochaient avec l'énergie du désespoir aux pentes de la colline. Ni le préfet, ni l'évêque ne pouvaient se satisfaire d'un succès incomplet; un ferment de désordre restait toujours à Saxon; il fallait débarrasser le pays des Baillard. C'est ce qu'un gendarme dit un jour tout bonnement au grand François qui s'en revenait de Vézelise. Il l'aborda avec un mélange de raideur et de bonhomie, et une familiarité qui ne disait que trop la déchéance des Baillard, et lui tint ce petit discours:
—Je vous avertis dans votre intérêt. Cessez toutes vos histoires. Mon chef a reçu des plaintes de la brigade de Nancy. On lui reproche de n'avoir fait aucun rapport sur vous autres, malgré tous les mauvais bruits qui courent sur votre compte. Le chef a répondu: «Je ne peux pourtant pas inventer, mais soyez sûr que je les tiens à l'œil.» Pour moi, je ne dis pas que vous soyez des mauvaises gens. Mais il y en a déjà plusieurs des vôtres qui ont filé; vous devriez en faire autant.
Quand François lui rapporta cette conversation, Léopold fut terrifié. Il aurait voulu suspendre pour un temps toutes les cérémonies. Mais la Pentecôte approchait, la plus grande fête de l'année, pour tous ceux qui substituent aux commandements de l'Église leur inspiration personnelle: c'est le jour où l'Esprit descendit. Les Enfants du Carmel pouvaient-ils lui refuser un culte solennel?
Le matin de ce grand jour, à dix heures, on se réunit dans la grange de Pierre Mayeur. Il y avait là une dizaine de personnes: les sœurs Lazarine, Euphrasie et la bonne Marie-Anne Sellier, la mère Poivre, les veuves Munier et Seguin, Amélie Mayeur et le fanfan Jory. Léopold célébra la messe, assisté de François. Au moment du prône, il commenta de la manière la plus éloquente ce grand texte essentiel de l'Évangile selon saint Jean, qui est le point de départ de toutes les doctrines gnostiques: Cum autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. Il insistait sur cet omnem, plénitude et complément de la vérité, qu'une seconde révélation doit nous apporter, quand soudain, par-dessus les têtes de son petit auditoire, il aperçut des ombres suspectes qui rôdaient dans le jardin. Il se troubla, balbutia. Au même moment, on frappait à la porte. Tous les Enfants du Carmel s'élancèrent pour la fermer. Trop tard! M. le maire Janot faisait irruption avec l'adjoint et le garde champêtre.
—Monsieur, dit-il, en s'adressant à Léopold, avez-vous la permission du procureur impérial pour faire la réunion que vous tenez ici?