Léopold réfléchit un instant et répliqua:
—Je suis dans mes fonctions sacrées, et ce n'est pas le moment pour moi de répondre à vos questions.
Alors le maire s'emporta:
—Il faut en finir avec toutes vos simagrées.
De son accent le plus sacerdotal, Léopold répondit:
—Nous prions, nous ne faisons aucun mal.
Cependant le garde champêtre, avant avisé un tableau de sainteté qui ornait le mur au-dessus du tabernacle, le prit pour un portrait de Vintras et voulut le saisir comme un objet délictueux. Dans le même temps, le maire se jeta sur le calice en argent et l'enleva de l'autel. Ce que voyant, le Pontife de Sagesse s'élance, bouscule le maire, lui met le pied sur le ventre et lui arrache des mains l'objet sacré tout tordu. Aussitôt, l'adjoint et le garde champêtre s'écrient:
—Un coup de pied à monsieur le maire! Un coup de pied à monsieur le maire!
Et tous trois se hâtent de sortir de la grange. M. Janot parcourt les rues, les mains sur le ventre, se plaignant de fortes douleurs et proclamant qu'il venait de mander les gendarmes de Vézelise. Tout le village menaçant accourt devant la maison. A l'intérieur, autour de Léopold, il ne reste plus que François, Euphrasie et Marie-Anne Sellier. Les autres avaient fui. François se dévoua. Il résolut de sortir pour aller chercher du secours. Mais avant de s'élancer dans la rue, il se mit à genoux devant son frère et lui demanda sa bénédiction.
A peine eut-il paru sur le seuil de la grange que les huées éclatèrent et les cris de: «Au loup! Au loup!» Les jeunes gens s'élancent pour l'arrêter au nom de la loi. Ils le rejoignent devant la maison du petit Henry, qui, courageusement avec sa femme, veut le faire entrer chez lui. Mais on lui barre la porte. Il prend sa course. D'autres surviennent et se mettent en travers de la route. Il se jette dans les champs. Toute la troupe composée de plus de cinquante hommes, garçons, filles, enfants, lui donne la chasse à toutes jambes, avec des cris et des rires, car ils ne le détestaient pas, mais saisissaient avec plaisir l'occasion de lutter avec un homme si fort. Ils l'atteignent, lui sautent au collet. Il se débarrasse des premiers assaillants et fait le vide autour de sa personne avec son parapluie. Alors ce fut fini de rire. Sous les coups, ils deviennent furieux, et tous ensemble ils montent à l'assaut. Son chapeau vole dans la boue; sa ceinture est arrachée; sa soutane, mise en pièces. Ils s'enivrent de déchirer des insignes respectés et de taper au nom du vrai Dieu sur le serviteur rejeté de Dieu. Enfin le voilà culbuté dans un bourbier; ses agresseurs tiennent sous leurs genoux sa poitrine, son ventre, ses pieds, et lui frappent la tête contre les pierres, toutes les fois qu'il veut la lever. C'est Gulliver par-dessous les habitants de Lilliput.