Léopold s'était réfugié dans le grenier de Pierre Mayeur. Du haut de sa lucarne, bien caché, il vit revenir François. Dans quel état, grand Dieu! Couvert de boue, il avait la tête nue, les mains liées derrière le dos; le jeune Rouyer, fils d'Alexis et un valet de ferme, Antoine Mounier, le tenant chacun au collet, le poussaient en avant. Toute une troupe hurlante suivait. Deux dentellières marchaient sur le côté, l'une un brin de muguet aux lèvres, les yeux brillants, et l'autre plus excitée encore chantait. Parfois elles couraient par derrière pour lui piquer les mains avec les aiguilles qu'elles prenaient à leur corsage.
Là-haut, à sa lucarne, Léopold invisible et tremblant regardait toujours. François, qui devina sa présence plutôt qu'il ne l'aperçut, détourna de lui ses yeux pour ne pas le trahir.
Il n'y eut dans tout le village que deux personnes pour défendre le martyr: Marie-Anne Sellier et une enfant de sept ans, la propre nièce des pontifes, qui jetait les hauts cris en appelant: «Mon Nonon! mon Nonon!» Elles furent brutalement repoussées, et la veuve courageuse jetée dans le ruisseau du chemin.
On mena François dans la maison commune, où trente à quarante personnes se relayèrent pour l'insulter et monter la garde autour de lui. Euphrasie et Lazarine, qui voulurent s'approcher pour le consoler et lui donner quelque nourriture, furent impitoyablement écartées, jusqu'à une heure de l'après-midi, où sœur Euphrasie réussit à lui remettre un peu de sucre et à lui glisser un billet de son aîné qui lui disait: «Courage, martyr du ciel. J'ai prévenu la gendarmerie.»
Vers cinq heures, le prisonnier, en regardant par la fenêtre, vit venir deux gendarmes à cheval. Il ne douta pas que l'instant de sa revanche ne fût arrivé, et, écartant ses gardiens, il s'installa dans la chaire du maître d'école pour exposer ses plaintes aux représentants de la force armée avec plus d'autorité. Mais le brigadier, comme en fureur lui-même, le fit taire aussitôt:
—Scélérat, vous avez donné un coup de pied au maire.
—Moi! moi! j'ai donné un coup de pied à monsieur le maire! s'écria le grand François suffoqué d'indignation. Mais avec ma force et ma taille et la prise que me donnait sa corpulence, je l'aurais éventré! Le fait d'ailleurs est contraire à mon caractère sacerdotal et à mon caractère personnel, connu de tous pour être trop bon et miséricordieux.
Pour toute réponse, le brigadier lui passa les menottes, et, s'apprêtant à monter à cheval, lui dit avec simplicité:
—En route, mon garçon.
François, tout endolori des coups qu'il avait reçus le matin, se déclara incapable de marcher.