Juste prudence villageoise. Mais chacun meurt de son génie. Napoléon veut toujours vaincre. Dans les forêts des Vosges et sur les sommets qui séparent la Lorraine de l'Alsace, règne, depuis des siècles, le monastère qui garde les reliques de sainte Odile. Ce haut lieu protège l'Alsace, comme la colline de Sion la Lorraine. Pour cinquante mille francs Léopold l'achète. Il prend possession du grand couvent, de l'église, des chapelles, de l'hôtellerie, des écuries, d'une quantité de terres et de prés, d'une admirable forêt et des reliques. Et dans ce domaine princier il installe son jeune frère Quirin.
Voilà tout le pays d'entre Rhin et Meuse sous l'influence de Léopold Baillard. C'est le grand Austrasien, le dernier des ducs de Lorraine. Les trois frères se font connaître dans tout l'univers, on peut dire. Infatigables et persuasifs, ils parcourent la France, le Luxembourg, la Belgique, l'Angleterre en célébrant les services que l'Institut des Frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont est appelé à rendre au monde entier. Le cadet Quirin s'en va en Amérique solliciter les Yankees, et Léopold pénètre jusqu'à la Burg impériale de Vienne. Il y obtint une audience et des subsides. Quelle belle image quand Léopold Baillard apparaît au pied du trône des Habsbourg-Lorraine et qu'il s'adresse comme à son suzerain, au petit-fils des comtes de Vaudémont! Lui, le chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel. Démarche pleine de cœur et d'une imagination magnifique!
Les Baillard eussent été invincibles s'ils s'étaient fait une idée du monde moderne. Ils l'ignoraient totalement. Léopold ne tenait compte des gens qu'autant qu'ils méritaient de prendre place dans le coin d'un vitrail ou d'un tableau en attitude de donateurs. Il parcourait le monde sans rien y remarquer que ce qui aurait pu, tant bien que mal, figurer dans une biographie du Père Fourrier. Ils ne virent pas se former contre eux une terrible coalition de leurs supérieurs hiérarchiques avec les libéraux.
La libre pensée devait détester ces œuvres où le particularisme lorrain s'alliait étroitement à l'idée catholique et qui formaient, à bien voir, des citadelles contre le rationalisme. Quant à l'évêque concordataire, pouvait-il goûter beaucoup cette religion locale? Il y devinait des mouvements d'illuminisme, un fond trouble, qui apparut quand ce singulier Léopold se crut favorisé d'un miracle en la personne de sœur Thérèse Thiriet.
Les religieuses de Saxon, nous l'avons dit, étaient dévouées corps et âme à Léopold Baillard. C'étaient des jeunes paysannes du pays, qu'il avait d'abord placées auprès des religieuses de Mattaincourt. Mais ces dames trouvèrent ces simples filles bien grossières et les traitèrent en servantes. Léopold voyant qu'elles n'étaient pas heureuses les fit revenir, les organisa près de lui en petite communauté, composa pour elles un règlement et les employa pour ses quêtes. Elles lui vouèrent une grande reconnaissance et reportèrent à lui seul toutes leurs pensées. Leur métier même les y invitait. N'avaient-elles pas à faire son éloge tout le jour? N'était-ce pas entre ses mains qu'elles apportaient l'argent, et de sa bouche qu'elles attendaient une approbation? Entre elles régnait une constante émulation pour lui plaire. Et tout cela avait produit des personnes tout à fait rares, mais qui n'avaient en définitive pour règle certaine que la seule volonté de Léopold. A leur tête marchait la sœur Thérèse. Active, intelligente et gracieuse, cette religieuse exceptionnelle avait fait le succès de Notre-Dame de Sion à travers toute l'Europe. Léopold, qui vivait les yeux fixés sur la biographie des saints, se figurait qu'elle tenait auprès de lui le rôle admirable qu'a joué la mère Allix aux côtés de Pierre Fourrier. De fait, elle était le grand instrument financier de son œuvre. Or il advint qu'elle tomba malade, et durant plusieurs mois ne put bouger de son lit. L'argent se faisait rare. Dans cette extrémité, Léopold ne put résister à l'attrait du surnaturel, et considérant que la malade avait tant fait pour Notre-Dame que celle-ci pouvait bien le lui rendre, il la fit porter devant la statue miraculeuse. O merveille! Aussitôt déposée dans le chœur de la chapelle, la religieuse se leva et se mit à marcher.
L'évêque de Nancy ne voulut pas ordonner une enquête sur ce miracle, et le médecin de Vézelise refusa un certificat à la malade. Cet accord de l'Église et de la libre pensée contre les Baillard était grave, mais eux, sans prendre souci des nuages qui s'amassaient des deux côtés de l'horizon poussaient toujours de l'avant et se livraient à un désir immodéré d'élévation.
Léopold Baillard avait l'âme très haute; le choix des œuvres auxquelles il s'appliqua est à cet égard tout à fait révélateur. Mais pour réaliser nos desseins les plus purs, nous sommes bien obligés de recourir à des moyens humains qui peuvent être détestables. J'ai tenu dans mes mains les comptes des Baillard; on y assiste, jour par jour et morceau par morceau, à la constitution de chacun des beaux domaines où ils satisfaisaient tout ensemble leur instinct de paysan pour la terre et leur sentiment de l'idéal. C'est à la fois admirable et bien fâcheux. Rien de plus inquiétant que certaines pages de ces registres où l'on voit l'audace spéciale de ces Messieurs, et comment des messes qui leur étaient payées trois francs, ils les revendaient, les faisaient dire pour dix sous.
L'évêque, inquiet des bruits qui couraient sur les folles dépenses, les charges et les expédients des trois prêtres, voulut s'immiscer dans leurs affaires. Ils se crurent atteints dans leur honneur sacerdotal et dans leurs intérêts vitaux. L'Institut qu'ils présidaient, n'était-ce donc pas leur création? La Vierge ne leur avait-elle pas donné des témoignages directs de sa complaisance? Ils ne voulaient rien savoir de plus. Tout aussi bien qu'ils eussent été incapables de se dégager des conceptions qui dominaient avant Descartes et d'expliquer les problèmes de la vie autrement que par une perpétuelle intervention divine, ils étaient incapables de comprendre la prudence d'un chef ecclésiastique qui ne veut pas que de bonnes intentions deviennent un sujet de scandale. Cette grande parole que l'évêque laissa un jour échapper: «J'aimerais mieux que Léopold fût un mauvais prêtre», ils ne pouvaient pas se l'expliquer. Ils ne sentaient ni la nécessité, ni la beauté de la discipline. Sans l'avouer, sans le savoir peut-être, ils se tenaient pour des forces autochtones et rejetaient la hiérarchie. Il y a là un cas saisissant d'individualisme religieux et xénophobe. Léopold Baillard, seigneur de Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, c'est un féodal qui a conquis sa terre et qui fait tête à son suzerain. Dix ans, ils menèrent la lutte, une triple lutte, à la fois contre la libre pensée, contre la hiérarchie ecclésiastique et contre leurs créanciers. L'évêque dut les contraindre, chapitre par chapitre, leur demandant d'abord un compte des aumônes qu'ils avaient recueillies, puis une déclaration que tous leurs acquêts appartenaient à la congrégation, puis l'engagement de lui soumettre leurs livres chaque année, enfin la promesse de ne plus rien acheter sans autorisation. Autant de persécutions que le ciel, jugeaient-ils, permettait pour les éprouver, et auxquelles ils répondirent avec un génie d'hommes d'affaires endettés. Ils firent sur tous leurs domaines une défense de thaumaturges et de clercs d'avoué. Une position perdue, ils en dressaient une autre. A suivre toute la série que j'ai pu reconstituer, et Dieu sait qu'elle est variée! des brochures d'attaque et de défense qui intéressent ce drame de leur ruine, on se trouve au milieu de sentiments que l'on croirait éteints depuis deux ou trois siècles, et au milieu d'affaires de banque, de négoce et de chicane qu'un avoué seul pourrait bien comprendre. On se perd dans ce maquis de mémoires et de répliques, d'apologies et de libelles. Mais on y voit de très loin la faillite s'approcher à pas sûrs. Une dépense inouïe d'efforts, les plus longs voyages et de folles inventions ne purent que la retarder.
L'interdiction de faire des quêtes mit les Baillard dans l'impossibilité de soutenir, au jour le jour, leurs frais immenses et de remplir leurs engagements pour tous ces domaines achetés à crédit. Les créanciers assiégèrent leur porte, les contraignirent à des ventes désastreuses. Le domaine de Sainte-Odile, la ferme de Saxon, les terres de Sion furent mis aux enchères. Ces grands biens, que l'on estimait trois cent cinquante mille francs, ne firent pas cent vingt mille, parce que les événements de 1848 venaient de déprécier les terres et surtout les biens conventuels. Dans cette débâcle, le patrimoine des Baillard disparut. Et par surcroît, leur honneur de prêtre ne demeura pas intact. En effet, sur l'affiche de vente des biens de Sainte-Odile, au scandale universel, on put voir, entre le cheptel et les bâtiments des granges, les reliques de la sainte patronne de l'Alsace livrées à l'encan.
C'est l'Église elle-même qui jugea nécessaire de venir donner à son champion Léopold le coup de mort. Il subit un dur traitement, un traitement injuste si l'on regarde ses états de service, mais qu'il fallait qu'on lui appliquât pour protéger un plus vaste ensemble. Dans le moment où se consommait la ruine matérielle de Léopold Baillard, l'évêque lui enleva son titre de Supérieur général de la Congrégation des Frères de Sion-Vaudémont, et fit connaître aux religieux du couvent qu'ils eussent à descendre immédiatement de la sainte colline.