Quel naufrage! A cinquante ans, à l'âge normal des récoltes, le fondateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile, le Supérieur des Frères de Sion-Vaudémont n'est plus rien que le curé de la toute petite paroisse de Saxon, où l'assistent ses deux cadets François et Quirin. De leur temporel, de tout ce qu'ils ont construit avec tant de peine, à la sueur de leur front et au prix même de leur patrimoine, c'est tout juste si les trois frères peuvent, sous le prête-nom de quelques pauvres sœurs demeurées fidèles, sauver le couvent de Sion pour leur servir d'abri. De leur spirituel, rien ne leur reste que le droit de dire la messe, et voici que l'évêque, pour en finir, va le leur arracher et déjà lève la main…
Léopold s'attarde au lieu de se courber. Il cherche à retenir ses sujets, tous ces frères et toutes ces sœurs qui fuient sa ruine, qui glissent sur les pentes de Sion, qui s'envolent comme des feuilles d'automne. Voilà qu'il veut solliciter du peuple cette désignation, ce droit mystique que ses chefs lui retirent. En 1848, il se présente à la députation. Qu'il soit l'élu de la nation lorraine, ses forces matérielles et morales seront radoubées, sa mission consacrée. Il échoue… Alors, à bout de souffle et vraiment aux abois, les trois frères se jettent aux pieds de leur évêque.
Le prélat vainqueur entonne l'Alleluia. Il proclame la bonne nouvelle. Il pardonnera. Il daigne relever de toutes censures ces trois enfants prodigues, mais pour retremper leurs esprits, pour les laver de la poussière du siècle, selon un usage constant à l'issue de ces grandes crises, il leur ordonne, en juillet 1850, d'aller faire une retraite à la chartreuse de Bosserville. Il plonge ces âmes brûlantes dans la tranquillité du cloître comme un fer rouge dans l'eau froide.
Ainsi finit la vie publique des trois frères Baillard. C'est à partir de ce moment que s'installe sur eux ce silence hostile, ce mystère qui m'avait tant frappé quand j'entendis, pour les premières fois, prononcer à voix basse leurs noms. Suivons-les, entrons sur cette arrière-scène de plus en plus obscurcie, où quelques rares témoins les ont vus prolonger des vies de plus en plus singulières.
CHAPITRE III
LA CHARTREUSE DE BOSSERVILLE
La chartreuse de Bosserville est un des plus nobles monuments qui décorent la Lorraine. Dressée non loin de Nancy, sur des terrasses auprès de la Meurthe, elle réalise l'idée d'une belle solitude monastique, mais d'une solitude où rien n'est farouche. La rivière qui la baigne entraîne naturellement l'âme à la rêverie, tandis que la dignité de son bâtiment et son vaste domaine de bois invitent au recueillement. Rien n'égale la douceur et la majesté nue de ses cloîtres, le Grand Cloître et celui, plus petit, qui sert de cimetière. Ce dernier n'est qu'un gazon où de légers renflements sont plantés d'une trentaine de croix en bois noir, sans aucune inscription. Les Pères y viennent prendre, à certains jours, une courte récréation où il est permis de causer, et c'est pourquoi ce petit cloître s'appelle encore le Colloque.
En invitant les Baillard à se rendre dans ce vénérable séjour, l'évêque se trouvait avoir choisi, avec la sagesse d'un vrai prélat, l'abri qui pouvait le mieux convenir à la convalescence de volontés épuisées. La retraite devait durer trente jours, qui furent en effet, pour François et pour Quirin, le temps de repos dont ils avaient besoin après une tension douloureuse de tant d'années. Ce repos, ils le prennent avec l'insouciance de bons soldats, heureux de penser à autre chose qu'à leurs ennuis. Quirin a trouvé son asile dans la vieille bibliothèque. Toujours préoccupé des grandes savanes de l'Ouest américain, où il a passé plusieurs années et qui lui ont appris qu'un point d'eau est un trésor, il a demandé au Père bibliothécaire l'ouvrage de l'abbé Paramelle concernant la recherche des sources, et l'ayant lu il déclare:
—La fortune de Saxon est là.
Le bon François, lui, s'adonne aux travaux manuels de la maison avec les frères convers, auprès de qui, très vite, sa simplicité cordiale et rustique conquiert une petite popularité. Voyez-le dans la cuisine qui répare le grand tournebroche actionné par un petit personnage en costume de moine. Le Frère cuisinier a négligé cette plaisante mécanique.
—A quoi bon? dit-il, il n'y a ici que les malades qui mangent de la viande, et les Pères ne sont jamais malades. L'air est si pur!