—Mais quand vous avez des hôtes?… réplique François. Et puis moi—et il riait de son franc rire—je ne suis pas chartreux!
Après des déboires qui les avaient atteints physiquement, les deux cadets se refaisaient dans cette bienfaisante monotonie du cloître, comme des surmenés dans une cure de repos. Quant à leur aîné, il est d'une autre essence; il a passé ces quelques semaines dans sa chambre à se laisser glisser au plus profond de la détresse. C'est un soir d'enterrement, quand l'orphelin se retrouve seul. Sous le silence prodigieux du couvent, il est comme un malade qui, la nuit, à l'heure où les bruits de la rue se sont tus, perçoit les battements de son cœur. Des souvenirs, des idées, toujours les mêmes, lui tiennent compagnie, nets et pressants comme des fantômes, il voit la haute figure de Sion sur la colline, Sainte-Odile au milieu des bois et riche de ses prairies, Mattaincourt dans un fond, plus sévère, épaulé contre son église, et Flavigny rieuse au bord de la rivière. Non seulement il se rappelle ces beaux séjours, mais il se souvient des dispositions de son âme pendant le temps qu'il y passa. Il les revoit éclairés et colorés comme ils l'étaient dans les minutes les plus hautes de sa carrière d'apôtre, depuis le premier jour qu'il aborda ces grands sites jusqu'aux heures de la catastrophe. C'est un riche et douloureux trésor qu'il possède dans l'âme et dont il tire, pour se faire souffrir, une foule d'images admirables d'éclat. Ces lieux privilégiés lui semblent autant de violons, hier d'un chant magique, abandonnés sans voix sur la prairie. Tout se compose devant lui avec une intensité fiévreuse. Il entend, voit son passé comme une suite de strophes intenses et desséchées, de palmes rigides dans le désert, de pierres levées sur une lande. Ces visions forment autant d'arguments dont il presse, dont il assiège Dieu. «Je voulais de grandes et belles choses, pourquoi m'avoir abandonné, Seigneur?»
Et ce cri de détresse poussé sans cesse par la voix intérieure donnait à sa bouche et à ses yeux une si farouche expression de tristesse que le Père préposé par le Prieur pour exercer auprès des Messieurs Baillard le devoir de l'hospitalité, le bon Père Magloire,—un aimable Tourangeau pourtant, très sociable, bon latiniste et que sa grande culture avait paru désigner comme plus capable qu'un autre de tenir compagnie au fameux Supérieur de Sion.—après vingt-huit jours, n'avait pas encore osé engager avec lui une vraie conversation.
Léopold approchait du terme de sa retraite, et ses obsessions allaient grandissant. Autour de Bosserville les grands vents tourmentent le ciel et balayent la Lorraine, dont le cœur sommeille. Au bout de la prairie, la petite ville de Saint-Nicolas couvre de fumée sa cathédrale déchue, que personne ne songe plus à plaindre; la rivière s'écoule indifférente et pressée; Nancy au couchant travaille, sans plus s'inquiéter de ce patriote sacrifié que des vieux Lorrains ensevelis dans les caveaux de la chapelle ducale. Et lui, pour se soustraire au torrent de ses visions trop nettes et trop fortes, pareilles à ces démons qui voltigent autour des religieux solitaires, il se réfugie dans les Saintes Écritures: il y allait chercher un alibi pour sa pensée. La nuit qui devait être l'avant-dernière de son séjour, il prit l'Ancien Testament, et l'ayant ouvert au hasard il lut: Il y avait dans la terre d'Us un homme nommé Job; cet homme était intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal. Il lui naquit sept fils et trois filles et il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et de nombreux domestiques…
Ces lignes éclatèrent en traits de feu sous ses yeux. Comme tous les détails du poème s'accordaient bien avec sa tragique aventure! Cet homme d'Us, c'était lui. Cette prospérité du plus opulent des Orientaux, ç'avait été la sienne; et poursuivant sa lecture il vit avec saisissement qu'il pouvait s'approprier tous les moments de ce poème éternel du juste persécuté. Comme Job, n'avait-il pas été riche, puis dénoncé, puis ruiné et enfin livré à la froide sagesse de ses collègues? N'était-ce pas de lui qu'il avait été murmuré à l'évêché avec un âpre sentiment de jalousie: Vous avez béni l'œuvre de ses mains, et ses troupeaux se répandent de tous côtés sur la terre? Oui bien, les Sœurs et les Frères de Sion s'étaient répandus à tous les coins de l'horizon, mais Dieu avait sacrifié son serviteur en disant: Je te livre tout ce qui lui appartient. Et successivement tous les messagers du malheur étaient venus le trouver. Sa puissante imagination les mettait tous d'une manière sensible, quasi en chair et en os, devant ses yeux: rationalistes ricaneurs conduits par le médecin de Vézelise et le journaliste de Mirecourt, curés de la plaine qui s'éloignent le bras tendu et le regard détourné, créanciers qui montent en longue file la colline, parents des saintes filles de Sion qui viennent les arracher au bercail… et toujours, pour finir, la même pénible vision des Frères et des Sœurs descendant, pour ne plus jamais les remonter, les sentiers de la colline.
Ah! les amis de Job, les a-t-il assez connus, ces personnages qui se présentent avec des paroles de consolation et qui cachent là-dessous le sarcasme! Parmi tous ces curés qui jadis, les jours de fête, gravissaient les sentiers de Sion et venaient s'asseoir à sa table heureuse, combien s'en est-il trouvé pour lui rester fidèles et le défendre?
D'un nouvel élan, il s'enfonçait dans sa lecture et sa douleur: Je proteste contre la violence, nul ne me répond; j'en appelle, nul ne me rend justice. Dieu m'a privé de ma gloire, il a enlevé la couronne de ma tête, il me démolit de toutes parts, il a arraché comme un arbre mon espérance.
A ce moment une cloche tinta, elle appelait les Chartreux au grand office de nuit… Aussitôt, dans leurs petits logis, les Pères allument leurs lanternes, et chacun d'eux commence à réciter l'office de la Vierge. Ah! qu'Elle daigne protéger le curé de Sion et ses frères! Tandis que le pauvre Léopold s'enfièvre et envenime sa plaie, chaque cellule ressent sa détresse et prie en sa faveur le ciel…
La cloche tinte une seconde fois. A travers les cloîtres obscurs, le capuchon rabattu sur la tête, leur lanterne à la main, les moines gagnent la chapelle, que n'éclaire aucune lumière, sauf la veilleuse du Saint-Sacrement. Les uns après les autres, tous arrivent au chœur, révérends pères, profès en habits blancs, novices aux chapes noires. Ils se prosternent et s'étant relevés sonnent quelques coups de la cloche dont la corde pend auprès de l'autel, cloche au son merveilleux, la célèbre cloche d'argent des Chartreux.
Maintenant, rangés dans leurs stalles, les Pères ouvrent les gros antiphonaires et dirigent sur les pages notées la mince lumière de leurs lanternes. Les voix graves s'élèvent dans la nuit glaciale, sans qu'aucun orgue les soutienne. Le plain-chant loue, gémit, supplie. A l'heure où les ténèbres couvrent le monde, ces religieux veillent et prient pour réparer les crimes et tous les désordres nocturnes. Ils prient spécialement pour trois prêtres tourmentés qu'ils savent là, derrière eux, dans la tribune réservée aux étrangers.