Durant trois heures, nul mouvement ne troublera le cours majestueux de leurs intercessions, nul mouvement, sinon parfois toutes les lanternes qui s'éteignent ou se cachent, et la petite lampe du sanctuaire jetant seule ses vacillantes clartés dans le chœur où l'on distingue des fantômes blanchâtres. Grand drame immobile et par là d'autant plus émouvant, grand drame tout gonflé de volontés et de rêves d'une qualité héroïque. Il nous ramène sur nous-mêmes, nous convainc de mépriser toutes les puissances du dehors et de chercher le triomphe dans notre monde intérieur. Il célèbre en images violentes l'emprise de la volonté sur toutes les forces qui assiègent la conscience des meilleurs. En même temps il nous soumet à un ordre, nous dispense de chercher notre voie et nous introduit dans l'harmonie divine, comme chacune de ces notes se place dans ce concert à la louange de l'Éternel.
Léopold est debout entre ses deux frères demi-somnolents. Il ne laisse rien échapper de ce profond tableau, de ces couleurs de nuit et de feu. Cette psalmodie vient le chercher jusque sur les bords du désespoir et le ramène au combat. Ces proses dans ces ténèbres accourent le frapper et le soulever comme des vagues. Mais si elles l'excitent, elles ne le disciplinent pas. Il demeure fermé à ce qu'il y a de meilleur dans l'office surnaturel qui s'accomplit là sous ses yeux et qui tend à faire régner un ordre souverain sur les parties les plus indomptées de l'âme. Pas plus que la paix de Bosserville n'a refroidi son cœur, cette grande image de discipline monastique ne l'invite à baisser la tête. C'est le contraire qui arrive. Et sur cette imagination trop frémissante, cette incomparable mise en œuvre de tout ce qui peut agir sur l'âme religieuse n'a pour effet que d'éveiller en lui sa nature humaine la plus profonde, l'homme de désir qu'il a toujours été.
Cœur gonflé, angoisse, douleur irradiée jusqu'aux parties les plus mornes et les plus obscures de l'être, prodigieux empoisonnement des amoureux déçus et des ambitieux trahis par le sort! D'un coup de talon, du fond de l'abîme, Léopold veut remonter, retrouver l'air pur, l'espace libre, le vaste ciel, un nouveau destin, sa revanche. Léopold à cette minute, c'est le Mort dressé et sculpté par Ligier Richier pour servir d'affirmation héroïque à ceux qui, plutôt que d'abdiquer l'espérance, nient les lois de la vie. Comme le squelette de Bar-le-Duc qui ne se rend pas, qui rejette son suaire, qui en appelle à Dieu contre la destruction, qui tend vers le ciel son cœur intact et toujours vif, Léopold s'écrie: «Vois mon cœur incorrompu, Seigneur; juge-le, dis s'il mérite de vivre…»
A force de frapper, soutenu par l'enthousiasme et l'amour, à la porte de la compassion divine, Léopold l'allait voir s'ouvrir.
Est-ce l'aube déjà ou sa mémoire surexcitée qui lui fait distinguer vaguement sur les murailles, dans leurs grands cadres, les portraits des saints fondateurs d'ordre? Ils sont là une dizaine: Ignace de Loyola, avec ses premiers compagnons; saint Romuald, le fondateur des Camaldules; saint Bernard, favorisé d'une vision de la Vierge; saint François d'Assise, instituteur des Frères Mineurs; saint Benoît au Mont-Cassin; saint Nicolas Albergate, chartreux, quand il reçoit le chapeau de cardinal; enfin saint Thomas d'Aquin, qui meurt dans l'abbaye de Fossa-Nova. Et parmi ces formes incertaines, celle que l'esprit de Léopold saisit pour ne plus s'en détacher, c'est l'image de sainte Roseline, des Religieuses Chartreusines, que le peintre a représentée vêtue de l'étole et du manipule, ornements réservés aux prêtres, mais que la prieure des Chartreusines a le privilège de porter deux fois, le jour de son installation et sur son lit mortuaire. Et cette image lui en rappelle une autre infiniment agréable à son esprit, plus précieuse que tout ce qu'il a laissé derrière lui, où il met toute sa confiance dans l'avenir, l'image de sœur Thérèse, la première de ses quêteuses, celle qui sur la colline fut favorisée d'un miracle.
Que d'injustes méfiances et de persécutions ces personnages vénérés n'ont-ils pas dû souffrir dans l'Église même et du fait de leurs supérieurs hiérarchiques! Mais pour eux comme pour Job, l'heure de la justice, un jour, a sonné. Et l'esprit de Léopold, ramené au texte biblique, se délecte du dernier verset:
Jehovah bénit les derniers temps de son serviteur plus encore que ses premiers temps, et il posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. Et il eut sept fils et trois filles…
L'office a cessé, les religieux regagnent leurs petites maisons. Léopold dit à ses frères:
—Suivez-moi dans ma chambre.
Et la porte refermée sur eux trois, il commence de leur expliquer, par l'exemple de Job et du Bienheureux Pierre Fourrier, que Dieu ne les a abaissés que pour les éprouver: