CHAPITRE XV
LÉOPOLD SUR LES RUINES DE SION
Une heure après son arrivée, Léopold gravit la colline de Sion. Là-haut, son couvent l'appelle. Il défend qu'on le suive, il laisse au village la petite communauté et s'achemine tout seul, vers le soir, sur les pentes sacrées.
Quel spectacle l'attendait! De la ruine et du sublime. Le plateau avait repris sa dignité religieuse. A l'infini, l'immuable et magnifique horizon, rempli du repos de l'été, avec ses villages et ses moissons, entourait gravement la colline, et toute cette nature silencieuse semblait adorer son lieu saint. Sous les feux du couchant, la petite plate-forme avait l'aspect croulant et hiératique des sanctuaires de la vallée du Nil. On y réentendait l'esprit éternel, maintenant que les disputes s'étaient tues.
Léopold resta longtemps auprès de l'église déserte à contempler son couvent ruiné. Les toits étaient effondrés, les portes brisées battaient sous la poussée du vent, les fenêtres manquaient de vitres, les pierres écroulées jonchaient le sol au milieu des ronces et des orties. Cette chère et sainte demeure, qu'il avait vue pendant une suite d'années toute pleine de richesse et de gloire, lui apparut, en cette soirée de juillet, silencieuse comme un sépulcre. Mais cette solitude, bien faite pour affliger son cœur, eut cet effet inattendu de surexciter son orgueil. Ces ruines désespérées affirmaient la grandeur de ses conceptions et l'injustice de son exil; elles parlaient pour lui. Les années avaient passé sans qu'il fût remplacé. Chacune de ces pierres, en tombant, jetait un amer reproche à l'évêque de Nancy: «Vous nous avez prises à celui qui nous aimait, et vous ne savez rien faire de nous. Monseigneur, comme tout cela vous accuse!»
Dans le grand jardin où il pénétra par une brèche du mur, c'était la même impression de désastre. Plus d'allées dessinées, plus une bordure de buis, plus une tuile sur les murs. Seuls quelques vieux arbres subsistaient encore au milieu du terrain mis en prairie. Léopold se glissa dans la maison abandonnée. Il n'eut même pas à pousser la porte, le vent l'ouvrit devant lui. Il s'en alla tout droit à la chapelle. Un renard effrayé se leva sous ses pieds et s'enfuit sur les dalles du corridor, où avaient passé les robes des religieuses. Des chauve-souris voletaient en le frôlant de leurs ailes épouvantées. Et sur ces murailles sacrées au milieu de graffiti obscènes, s'étalait l'ignoble crayonnage de Bibi Cholion: «Fermé pour cause d'épizootie.» L'exilé tomba à genoux, au milieu des gravats, sur la place où avait été l'autel honoré par tant de preuves de la faveur divine, et récita avec exaltation le psaume de la captivité: «Seigneur, vos serviteurs aiment de Sion les ruines mêmes et les pierres démolies; et leur terre natale, toute désolée qu'elle est, garde leur tendresse et leur compassion.»
Il voulut revoir la chambre de Thérèse et, gravissant avec précaution l'escalier branlant, il s'engagea dans le couloir du premier étage. Pour sa nature craintive, ces ténèbres, ces crevasses du plancher, ces rats qui s'enfuyaient dans ses jambes, ces toiles d'araignée où il se prenait le visage donnaient à cette promenade quelque chose de fantastique. Enfin il arriva, mais la porte qu'il poussait ne s'ouvrit pas sous sa main, et comme il insistait:
—Qui m'appelle, s'écria une voix sèche et furieuse, qui m'appelle?
Et de la porte brusquement ouverte, Léopold vit surgir avec épouvante une vieille femme, grande et squelettique, enveloppée d'un drap de lit et armée d'un bâton.
—Malheureux! Imprudent! cria-t-elle, arrière!
C'était la Noire Marie. Elle n'avait pas réussi a vendre le couvent, et trop pauvre pour l'entretenir, elle y trouvait un abri croulant, où elle se chauffait avec ses planchers et ses poutres.