Ceux qui virent à cette époque le plateau de Sion ne l'ont jamais oublié. C'est une image qui, dans ce pays tout de repos et d'imagination assoupie, a exercé une influence énorme sur la formation de toute une jeunesse. «Lorsqu'on nous menait en promenade à Sion, me raconte un sexagénaire, ancien élève du collège de Vézelise, nous passions devant la chétive maison des Baillard; on se la montrait du doigt et l'on disait tout bas: «C'est là qu'ils demeurent», car ils nous paraissaient marqués au front par le doigt de Dieu; ils étaient hors de l'Église et pour lors des damnés. Et arrivés sur le plateau, nous faisions irruption, en vrais sauvages, dans leur grand couvent, ouvert à toutes les pluies et pas gardé. Nous nous croyions les vengeurs de la sainte Église, les soldats de Dieu. Nous salissions et brisions tout. Quel bonheur de jeter indéfiniment des débris, des pierres, des tuiles dans le puits très profond, pour écouter le temps qu'ils mettaient à toucher l'eau. Quelle volupté encore de faire écrouler une poutre, un plafond branlant…»

Dans cet effondrement, comment l'âme de François put-elle subsister? Cette âme religieuse, exclue de l'Église et vidée de tout son contenu dogmatique, a dû devenir la proie des spectres qui se lèvent de la solitude. Sûrement le choc de la catastrophe a fait surgir en elle de folles terreurs. Jeté hors de son ordre et, l'on peut dire, hors de la loi, séparé de toute société, sauf de quelques pauvres gens qui se serrent contre lui, François est retourné à cette sorte de fatalité qui pèse sur un paysan ignorant… C'est du moins ce qu'on croit au presbytère. On imagine que chez Marie-Anne le prêtre schismatique est sur la paille avec le Diable. Eh bien! non, il est avec les anges. Il lit à ses deux compagnes éblouies les messages prophétiques que depuis l'exil lui envoie Léopold.

C'est l'esprit qui souffle de Londres qui maintint François au-dessus de l'animalité. Il vécut des lettres de son frère et d'une correspondance intarissable. Pendant cinq années, Léopold projeta jusqu'à Sion les grandes rêveries que Vintras élaborait. Elles consolèrent, enivrèrent le pauvre solitaire de la colline. Ce qu'il y avait d'enthousiasme et d'amour au fond de ces extravagances le sauva. Dans sa niche de Saxon, François Baillard est un chien épouvanté par des ombres, que son cœur fidèle sauvegarde, et qui se rassure s'il entend d'incompréhensibles paroles, pourvu qu'elles viennent de ceux qu'il aime.

Et Léopold lui-même, comment aurait-il pu vivre, si tous les liens avaient été rompus pour lui avec cette colline où il puisait depuis toujours les aliments nécessaires à sa vie morale? Installé dans un faubourg de Londres, le petit cercle extravagant des Vintrasiens partageait les privations des proscrits de l'Empire et semblait se confondre avec eux. Mais à mieux voir, c'était un cercle de derviches tourneurs. Pendant cinq années, Léopold, un coude sur le genou, la tête appuyée dans la paume de sa main, contempla de son regard intérieur les milliers de songes qui se levaient incessamment de sa conscience, comme des nuées de moustiques d'une eau morte, ou bien, soulevant ses paupières, il surveillait le prophète Vintras. L'homme positif, l'homme d'entreprises qu'avait été le restaurateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Sion, cet homme si actif, qui venait d'être jusqu'à la cinquantaine animé par des soucis d'argent et de domination, semblait s'être évanoui. On l'avait chassé de toutes ses entreprises; il se réfugia vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il entrevoyait en lui. Il ne vivait plus que pour pressentir l'invisible. Ces cinq années ne furent pour lui que de grands espaces remplis du seul mouvement de son cœur. Dans cette épreuve de la ruine et de l'exil, il se réfugiait sur son trésor intérieur, dans la région de l'âme où il n'y a plus de raisonnement, aucune pensée formulée.

A certaines heures toutefois, il se plaignit qu'au milieu des brouillards de l'exil, il n'eût plus d'effusion, plus de désir, plus une raison de vivre. Il se tournait alors en esprit vers la colline et son petit cénacle. A cette idée seule de Sion, il se remettait à tressaillir. Pour recharger sa conscience, que la perpétuelle contemplation du Dieu de Vintras aurait pu épuiser, il suffisait d'un mot de François. Cette voix de la sainte montagne ravivait en lui toutes les forces de l'Espérance.

Ainsi les deux frères vécurent réellement en deux endroits à la fois: François auprès de Léopold à Londres et Léopold à Sion aux côtés de François. Chacun d'eux était dans l'exil et sur la colline. Et leurs lettres, ce sont des strophes alternées qui s'emmêlent et se répondent, les hymnes de la captivité.

Et Quirin? Il participe à cette vie de ses deux aînés, à leur échange perpétuel de regrets et de désirs. Le bon M. Madrolle a mis libéralement à sa disposition une maison agréable avec un beau jardin de fruits et de légumes, et lui donne du vin à volonté. Il n'est pas à plaindre. Pourtant, lui aussi, il pense à Sion. La nature pour le façonner n'avait plus trouvé que très peu de la riche pâte dont elle avait fait Léopold et François, mais, plus mince, il est de la même farine et du même levain. Comme eux, il subit l'attrait de la colline; il y veut voir leur fortune rétablie. Et que Léopold s'élance vers Sion, il abandonnera les petits avantages que M. Madrolle lui a ménagés, il accourra avec son inséparable sœur Quirin.

Un jour, en effet, le captif de Londres n'y tient plus. Il veut sortir du dur exil de son âme. Cette ville noire, confuse, inexistante pour lui, cette ville que son regard n'a jamais fixée, où son âme n'a rien puisé, il l'abandonne dans un coup de passion: il court vers sa montagne de Sion, claire, mélodieuse et vraie; il déserte le lieu stérile et qui jamais ne produira pour lui de feuilles ni de fruits, et d'un tel élan qu'il ne calcule pas et qu'à peine débarqué en France, on l'arrête, on le jette en prison pour qu'il y purge sa condamnation…

Une année encore, une année où il ne voit rien, ne reçoit rien de l'extérieur, où il ne fait que se durcir et se ramasser dans sa pensée comme dans une plus étroite caverne. Mais au sortir de cette prison d'Angers, en 1857, après une année de détention et quatre d'exil, cinq ans après la nuit de tragédie qu'il a passée dans les ruines de la vieille tour, il ne fait qu'une envolée jusqu'à Saxon. Ses deux frères l'y attendent avec Marie-Anne Sellier, avec les sœurs Euphrasie et Quirin, avec quelques fidèles, tout un petit peuple, plein de modestie, de bonne volonté et d'émotion. Le pauvre François, bien changé, bien affaibli, mais tout heureux, le serre dans ses bras. Ce beau jour est son œuvre. Une fois encore, Ariel a ranimé les flammes éteintes dans l'île de Prospero. Charmant François! Il a fait l'office du bon chien de berger, au cœur fidèle, resté seul sur le domaine abandonné et qui saisit avec un bond joyeux le moment de rassembler ses moutons dispersés.

La colline de Sion Vaudémont a réellement fasciné les Baillard. Léopold l'a aimée d'un amour qui venait quasi des arrière-fonds de sa nature animale. Quel pouvoir exerçait-elle sur cette âme primitive? On songe à ce lac bleu des Vosges dont les eaux glacées avaient infatué Charlemagne. Le vieil empereur n'en pouvait plus détacher son esprit, son regard. C'est qu'il y avait laissé choir son anneau, nous raconte la légende. Léopold Baillard a jeté, dans le pli que forme Saxon au milieu de la sainte colline, sa jeunesse, sa fidélité de clerc, d'immenses espoirs et peut-être sa vie éternelle. C'est à Sion qu'il a été le plus puissant de corps et d'esprit. C'est là qu'il a mésusé de ses forces et que, par cette faute, par cette fissure de son âme, les plus amers sentiments et les plus inoubliables l'ont pénétré. Mais il lui doit de garder l'enthousiasme et l'élan.