Cependant l'année s'achève. Rien n'égale les grandes journées de septembre, si douces que l'on voudrait y ralentir l'écoulement des heures, et sans fin les respirer et les remercier. Dans ces journées clémentes, d'une qualité si fine de lumière et d'air, le passant ne croit pas aux sévérités prochaines de la nature, et déjà toute la montagne se prépare soucieusement à l'hiver. Sous le dernier soleil, les manœuvres scient et préparent les bûches pour le chauffage des oblats. Le grand jardin méthodiquement dépouillé prend sous les derniers soleils son aspect hivernal, et l'œil n'y trouve plus que de hautes tiges de choux qui peuvent impunément subir les gelées. Autour des deux auberges et dans les chènevières, où courent une multitude de volailles, l'humble vie rustique du plateau termine son cycle. Les petits bois nombreux frissonnent sous le vent qui les dépouille et répondent aux mouvements d'un grand ciel nuageux. Tout cherche son sommeil. Et devant cette sorte de résignation, de médiocrité pastorale, on s'étonne naïvement que soit ici le lieu d'un grand épanouissement spirituel.
Qu'elle est charmante dans ses quatre saisons la colline bleuâtre! Mais l'on s'ennuierait à la longue de cette solitude. Le cœur s'y gonfle d'air pur, mais reste sans mouvement, inactif, inerte; il voudrait aimer, réprouver, agir. Cette nature toute seule nous communique mille sentiments qui ne savent que faire d'eux-mêmes dans ce désert. Il manque ici une présence, quelque forme qui incorpore les énergies de ce haut lieu. Où sont les fils de la colline? Que deviennent les Baillard? Au milieu de ces splendeurs physiques, pouvons-nous ne pas apercevoir François, si mince, à peine respirant, tapi dans le creux de Saxon; et le regard de l'esprit peut-il ne pas chercher là-bas, dans le brouillard de la Tamise, Léopold assis sur la rive étrangère, qui récite inlassablement les psaumes de l'exil? Les fontaines qui s'enfuient de ces pentes, où qu'elles aillent se perdre, participent de la colline qui les mit au jour. Les anciens donnaient le même nom, rendaient le même culte au sommet et à la source qui en sortait. Elle et lui ne formaient qu'un seul principe divin. Une force invincible unit toujours les Baillard à la montagne sainte. C'est assez pour que nous maintenions sur eux notre regard, durant ces misérables années d'un hivernage sans sommeil, durant ces cinq années où séparés les uns des autres, il vivent en veilleuses.
Trois mois après la journée de la Pentecôte, qui avait vu l'écrasement des Enfants du Carmel, sur la fin d'une après-midi d'octobre, une ombre se glissait dans Saxon et jusqu'à la maison de Marie-Anne Sellier, une ombre misérable: c'était François, mis en liberté après avoir subi sa peine, François, maigre, efflanqué, demi-fou, qui regagnait son gîte. Chez la veuve compatissante, il retrouva la pauvre sœur Euphrasie, et tous trois, baissant la voix, passèrent la nuit à causer de Léopold qui, depuis Londres, avait enjoint à son cadet de rentrer sur la sainte colline pour y donner ses soins à la petite communauté.
Le grand François qui est revenu! Cette nouvelle fit une prodigieuse explosion dans tout le village. Les enfants, avertis au sortir de l'école, s'élancèrent joyeusement, leurs sabots à la main, sur les pentes du plateau et attendirent le pauvre homme, là-haut, devant l'église où son premier soin avait été de monter pour y prier et pour s'y déchirer le cœur. Il apparut. Quelle mascarade! Défense lui avait été signifiée de porter dorénavant le costume ecclésiastique. Il était vêtu d'une longue redingote noire et d'un vieux pantalon, chaussé de gros souliers crevés et coiffé d'un gibus informe. Une abondante chevelure retombait presque sur ses épaules. Son nez s'était allongé, ses joues flétries et creusées, sa haute taille voûtée. Entouré, assailli par cette nuée sans pitié, on eût dit un mannequin des champs qui a cessé d'effrayer les oiseaux. L'Oblat, un peu caché dans le corridor de la cure, comparait ce cortège de carnaval avec les processions que les Baillard menaient jadis sur le plateau, et il admirait la justice de Dieu.
Pour le pauvre revenant, ainsi bafoué par des polissons à qui récemment encore il faisait le catéchisme, ce qui lui retourna le cœur, c'est quand il vit la chienne de Léopold, la Mouya, la Meilleure, qui se tenait la queue basse sur le seuil de la cure où, depuis la grande catastrophe, elle avait trouvé sa pâtée. Effrayée par tout ce tapage, la bête n'eut aucun mouvement vers son ancien maître, qui, lui-même, sentant l'impossibilité d'une nouvelle rixe, tâchait de regagner au plus vite sa niche.
Il eût voulu s'y terrer, ne plus bouger d'entre ses deux femmes. La faim l'obligea de sortir. On le vit circuler dans les fermes en quête de travail. Ce fut des affronts qu'il trouva. Le malheureux cassa des cailloux sur les routes. Il lisait son bréviaire, caché derrière une haie. Partout les enfants le suivaient, s'amusaient à le mettre en colère, à s'en épouvanter, à lui jeter des quolibets et des pierres. Il devint le souffre-douleur qu'il y a toujours dans un village.
L'hiver s'avança, et au début du printemps, il se louait avec la sœur Euphrasie, pour les travaux des champs. Une vieille demoiselle septuagénaire, Mlle Élisée Magron, m'a donné une image saisissante de leur misère. «Étant jeune fille, m'a-t-elle raconté, je descendais avec mon oncle, le curé de Xaronval, par une chaude après-midi, la côte de Sion. Un homme et une femme, près de la route, bêchaient les pommes de terre. L'homme avait un pantalon de treillis, comme les soldats à la corvée, et un vieux chapeau de paille. La femme, une pauvre jupe raccourcie, ainsi qu'on en voit aux mendiantes devant les fermes. Tous deux, les pieds nus dans des sabots. Ils saluèrent profondément mon oncle, qui leur rendit le salut et passa. Je vis bien qu'il était troublé et, après un temps, je lui dis: «Ils vous ont salué, mon oncle, comme des gens qui vous connaissent.» Il me répondit: «C'est le grand François et la sœur Euphrasie. Je n'ai pas voulu m'arrêter, mais tout de même, ça m'a fait quelque chose.»
Voici donc en quel état un familier des jours heureux et la petite fille que Léopold avait tant effrayée, quand il s'était nommé devant elle sur le seuil du presbytère, retrouvaient un collègue, jadis chargé d'œuvres et d'estime! J'ai senti, dans ce souvenir de soixante ans que je ranimais sous les cendres, ce qu'eut de retentissement pathétique la chute des Baillard dans le cœur des plus nobles de leurs anciens amis. Mais ceux-ci pour un bien supérieur devaient étouffer leur sentiment. Si quelque pitié s'éleva dans la plaine de Sion, elle ne prit pas de voix. Personne ne mit en question le droit de tous à lancer des pierres au chien galeux.
Le pauvre Pontife de Sagesse! Il est là, tapi dans la maison de Marie-Anne Sellier, pas une maison confortable comme celle des parents Baillard à Borville, ni comme les presbytères de village, ni comme le couvent de Sion! S'il pleut, on entend l'eau sans répit ruisseler sur les murs et percer des gouttières dans le toit; aux temps de dégel, on est transi d'humidité. Le grand vent de Lorraine, quand il enveloppe et pénètre cette masure de ses sifflements, l'isole encore du monde. Et là-haut, sur le sommet, la ruine est pire, plus désolante que tout pour le cœur de François.