Je ne vais jamais à Vaudémont m'asseoir sur la ruine, auprès du cimetière, que je ne songe au fugitif contemplant la petite lumière de son ennemi dans son domaine perdu…

A l'aube, Léopold Baillard, non sans tourner la tête, s'éloigna sur la route de l'exil en jurant de revenir.

CHAPITRE XIV
LA COLLINE RESPIRE

Reposons-nous, la colline est tranquille, délivrée des Baillard. Le monde a rejeté ces trois audacieux. Voici Quirin en Bourgogne, sous un toit précaire, obligé à des travaux indignes de sa cléricature; voici François enfermé pour trois mois dans la prison de Nancy; voici Léopold, enfin, qui arrive tout épuisé à Londres, auprès de Vintras, et à qui une condamnation par défaut interdit pour cinq années de rentrer en France.

La montagne respire du départ de ces insensés. Ils ont follement dépensé, prodigué, gâché ses forces religieuses accumulées. Ils l'épuisaient et la compromettaient. Il faut qu'elle se refasse, qu'elle répare; il faut que la solitude et le silence recomposent les prestiges et l'autorité qu'un cortège de carnaval en quelques mois vient de dilapider. Un beau silence se réinstalle sur la colline. C'est le grand silence du nouveau régime impérial; c'est, mieux encore, le silence des nuits, des matinées, des brouillards. Jouissons de cet apaisement. La Reine éternelle de Sion est reine des batailles; nous l'honorons comme une Victoire sur son acropole, quand elle anéantit une barbarie renaissante; mais elle est aussi la figure de la fécondité, le symbole de la terre inépuisable sous la caresse des quatre saisons. Goûtons-la dans un décor qui varie des diamants d'une gelée d'hiver aux illuminations d'un coucher de soleil en automne.

Connaissez-vous la rude allégresse de gravir les pentes de la colline par une courte après-midi glaciale de l'hiver? Il semble que vous remontiez dans les parties les plus reculées de l'histoire. Le ciel est couvert d'épais nuages qui naviguent et sous lesquels des troupes de corneilles, par centaines, voltigent, allant des sillons de la plaine jusqu'aux peupliers des routes, ou bien s'élevant à une grande hauteur pour venir tomber d'un mouvement rapide, au milieu des arbres qui forment, sur le sommet, le petit bois de Plaimont. Par intervalles, un vent glacé balaye la colline en formant des tourbillons d'une force irrésistible, et il semble que tous les esprits de l'air se donnent rendez-vous là-haut, assurés d'y trouver la plus entière solitude. C'est un royaume tout aérien, étincelant, agité, où la terre ne compte plus, livré aux seules influences inhumaines du froid, de la neige et des rafales.

Mais vienne le printemps et ses longues journées molles, chargées de pluie, chargées de silence. Sur les branches encore nues et sur la terre brune, tout se prépare à surgir, précédé, annoncé par l'aubépine dans les ronces et par l'alouette dans le ciel. La pluie, toujours la pluie! La plaine et les villages, autour de la colline, se recueillent sous les longues averses qui flattent leur verdure. Journées d'indifférence et de monotonie, où les vergers et les prairies et toutes les cultures, sous un grand ciel chargé d'humidité, sommeillent et nous présentent un visage de douceur, de force et de maussaderie. Le printemps est triste en Lorraine, ou du moins sévère: la neige, à tous instants, passe encore dans le ciel et prolonge ses derniers adieux. Vers la fin des plus belles journées, il n'est pas rare que l'hiver, dans un dur coup de vent, revienne montrer sa figure entre les nuages du soleil couchant. N'importe! Nous goûtons une sensation de sécurité; au fond de nous, un être primitif connaît le cycle de la nature et se réjouit avec confiance d'une suite de jours qui vont verdir et, de semaine en semaine, embellir. Quand le soleil brille au-dessus de la terre mouillée et que les oiseaux s'élancent et font ouïr la fraîcheur toute neuve de leurs voix, nous respirons, dans l'averse qui vient de passer, une force prête à se développer, une vigoureuse espérance, un long espace de plaisir, qui va depuis les coucous et les marguerites d'avril jusqu'aux veilleuses de septembre.

Par les grands jours d'été, le promeneur gravit la côte de Praye jusqu'à la Croix de Sion, en cherchant le peu d'ombre qu'y mettent le talus et les minces peupliers. De temps à autre, il se retourne, en apparence pour admirer le vaste panorama, au vrai, pour reprendre haleine. Mais là-haut, tout est facile, agréable; c'est la saison pour errer vers Vaudémont, à travers les friches et sous les futaies de charmes, de noisetiers et de chênes, dans le joli bois de Plaimont. Bois charmant, désert et civilisé, où les sentiers sont aménagés en charmilles, où l'on s'attend, à chaque pas, à déboucher sur un décor de vieilles pierres, sur quelque château entouré d'ifs taillés en boulingrins. En flânant, en rêvant, on gagne le Signal, le mamelon herbu qui marque le plus haut point de la colline.

Ici l'immense horizon imprévu, la griserie de l'air, le désir de retenir tant d'images si pures et si pacifiantes obligent à faire halte. C'est une des plus belles stations de ce pèlerinage. On passerait des heures à entendre le vent sur la friche, les appels lointains d'un laboureur à son attelage, un chant de coq, l'immense silence, puis une reprise du vent éternel. On regarde la plaine, ses mouvements puissants et paisibles, les ombres de velours que mettent les collines sur les terres labourées, le riche tapis des cultures aux couleurs variées. Aussi loin que se porte le regard, il ne voit que des ondulations: plans successifs qui ferment l'horizon; routes qui courent et se croisent en suivant avec une mollesse les vallonnements du terrain; champs incurvés ou bombés comme les raies qu'y dessinent les charrues. Et cette multitude de courbes, les plus aisées et les plus variées, ce motif indéfiniment repris qui meurt et qui renaît sans cesse, n'est-ce pas l'un des secrets de l'agrément, de la légèreté et de la paix du paysage. Cette souplesse et le ton salubre d'une atmosphère perpétuellement agitée, analogue à celle que l'on peut respirer dans la haute mâture d'un navire, donnent une divine excitation à notre esprit, nous dégagent, nous épurent, nous disposent aux navigations de l'âme.

Mais sur ce haut Signal, même au cœur de l'été, la brise nous pénètre et nous glace. On se remet en route sur l'étroite et longue crête qui mène à Vaudémont. Un berger nous salue, seul au milieu de ce désert, où rien, pas même un arbre, ne lui tient compagnie. Comme le soir qui vient donne aux choses un caractère d'immensité! La rêverie s'égare, dans ce paysage infini, sur les formes aplanies sur la douceur et l'usure de cette vieille contrée. Et soudain, à nos pieds, à l'extrémité du promontoire, surgit un noble château ruiné, au milieu de toits rouges. Là-bas, ne vais-je pas apercevoir un cavalier qui monte vers la forteresse inconnue? Des sentiments romanesques, depuis longtemps perdus, se réveillent en nous: l'espoir de quelque inattendu, le souvenir d'images aimées bien effacées. C'est dans notre esprit un besoin indéfinissable de légende et de musique. Mais la nuit vient, et je connais la ruine de nos ducs: je sais que, plus morte que la maison du Maître de Ravenswood, elle n'a même pas de Caleb; il est temps de se préoccuper du repas et d'un gîte: il est temps de retrouver notre voiture dans la plaine.