—Après tout, ces messieurs n'en valent ni plus ni moins que quand vous buviez leur bon vin.
Il y eut un moment d'accalmie. On conduisit François dans la maison de Marie-Anne Sellier. Il y prit un bouillon et un verre de vin, et se disposait à manger un peu de viande, quand le brigadier donna l'ordre de le réenchaîner et de le mettre sur la voiture. Ils partirent. A peine étaient-ils sortis du village que le brigadier, tout en cavalcadant, dit à son prisonnier d'un air satisfait:
—Ah! mon gaillard, il y a longtemps que je vous surveille!
A Vézelise, on était averti. Les rues, sur le passage du cortège, étaient couvertes de monde, et les gamins accompagnèrent le grand François de leurs insultes. Parmi les spectateurs, beaucoup témoignaient leur joie de voir enfin le canton délivré d'intrigants effrontés, qui faisaient des dupes et jetaient la division dans les familles.
En arrivant à la prison, François trouva une blouse que le juge de paix, par respect pour la soutane, lui faisait parvenir. Mais il demanda vainement qu'on le mît dans un cachot encore inoccupé. On le poussa avec un autre détenu, auquel il abandonna la paille hachée et la couverte.
A cette même heure, à dix heures du soir, à Saxon, la porte de derrière de la maison Mayeur s'ouvrait sur le jardin. Un homme apparut sur le seuil, et, après avoir observé quelques instants la campagne silencieuse, s'enfonça dans la direction de Vaudémont. C'était Léopold Baillard, vêtu de pauvres vêtements laïques et portant au bout d'un bâton, sur son épaule, un maigre ballot noué dans une serviette. On eût dit le conscrit classique, mais le conscrit sans la jeunesse. Évitant les sentiers ordinaires, le fugitif traversa les chènevières, les prairies, les fonds humides dont l'habitude lui avait rendu les détours familiers. Il se dirigeait en grande hâte, avec des mouvements de terreur, vers le pays de Langres. Comme il passait au pied de la côte de Vaudémont, la lune, sortant d'un nuage, éclaira avec plus de force la vaste campagne muette, où quelques bouquets d'arbres mettaient seuls, çà et là, des ténèbres. Craignait-il cette lumière? Éprouvait-il trop de fatigue d'une si terrible journée? Sous les frênes battus du vent, à travers les buissons d'aulnes et de cytises, Léopold gravit la pente et s'en alla s'abriter dans la grande ombre de la tour de Brunehaut, près du petit cimetière.
Elle est bien romantique, cette nuit, la vieille ruine des comtes de Vaudémont, avec ses pauvres tombes paysannes, son église, ses grands arbres et l'immense horizon sur la plaine nocturne! C'est une de ces solitudes où s'attarde aux heures de crise un héros malheureux; c'est là qu'un vaincu, par les exclamations de son désespoir, appelle les esprits infernaux et leur livre son âme contre une promesse de revanche. On n'y entendait que le coassement des marécages et la respiration mystérieuse de la nuit. Mais Léopold eut bientôt fait de remplir ce désert des fantômes conjurés par sa propre imagination. En leur compagnie, jusqu'à l'aube, il erra sous les grands arbres. Il s'élevait contre ses persécuteurs, et pour soutenir et raviver sa passion, là-bas, sur le plateau du couvent, il voyait briller une petite lumière, la lampe de l'Oblat qui veillait dans la cure. Autour de cette flamme, se ralliaient tous ses ennemis, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Les plus coupables, disait-il, les responsables de tout le mal, ceux qui en sont la cause première quoique éloignée, ce sont les chansonniers, ceux qui ont composé et répandu ces affreux couplets si puissants sur le peuple, où sont dépréciées et vilipendées les choses les plus respectables et les personnes d'un caractère sacré. Les plus coupables, ce sont les chanteurs habituels de ces chansons, femmes, filles, jeunes gens qui en ont fait couler le poison mortel dans les cœurs. Les plus coupables, ce sont ces parents cruels qui, au lieu de réprimer ces chants moqueurs, aussi pernicieux pour leurs enfants qu'insultants pour ceux qu'ils attaquaient, les ont soufferts complaisamment et souvent même les excitaient par leurs éclats de rire. Les plus coupables, les premiers coupables, les grands coupables, ce sont surtout les prêtres de toutes les paroisses voisines qui, au lieu de la doctrine de paix et d'amour, n'ont su faire entendre du haut de la chaire que des discours de mépris et de haine contre leurs confrères. Mais par-dessus tous encore, le coupable par excellence, le coupable de tous les autres coupables, c'est l'évêque, qui suspend, interdit, condamne, foudroie par tous les moyens trois prêtres, jusque-là honorés, et qui, lançant contre eux les premières et les plus solennelles insultes, autorise, excite, commande toutes celles qui les ont suivies…
La nuit était magnifique. La pleine lune versait les flots de sa lumière magique sur la plaine et sur la colline rendue plus mystérieuse. Les étoiles se levèrent au-dessus du donjon, des branchages et des croix funéraires. Léopold sentait se rompre le cercle ordinaire de ses idées. Au terme d'une journée si amère, qui venait de l'atteindre aux sources de son âme, il goûtait une consolation de cette tour millénaire et de ces pierres tombales. Leur solitude l'invitait à se faire une solitude dans son cœur. Il renia ses paroissiens, tous les vivants de Sion, de Saxon, de Vaudémont et de toute la plaine, hormis une poignée de justes, pour n'aimer que les morts et le ciel. Il se glorifia en songeant qu'il s'était perdu dans le monde visible pour le service du monde invisible. Et sans détacher son regard de la petite lumière de son ennemi, il se jeta à genoux dans l'herbe des tombes; il pria Dieu; il lui demanda que la Vierge indignée par l'ingratitude des paysans n'abandonnât pas son trône de Sion.
La tradition raconte que quelques-uns de ceux qui, le matin, s'étaient acharnés sur François, avaient guetté Léopold, qu'ils l'avaient vu s'enfuir et s'abriter dans les ruines du château et, que n'osant pas l'arrêter, ils coururent avertir la cure. On décida qu'il n'y avait qu'à laisser faire le schismatique si de lui-même il quittait le pays… Ainsi dans l'heure où Léopold, sur une des pointes de la colline, priait Dieu en surveillant la maison éclairée de l'Oblat, celui-ci, entouré des vainqueurs, rendait grâce au ciel et, depuis la terrasse de Sion, cherchait à distinguer à travers l'espace les mouvements du réprouvé.