Pourtant elle ne lui tint pas rigueur. Quand il se leva pour partir, elle lui dit de prendre garde, que certaines planches pouvaient s'effondrer. Et le tenant par la main, elle le mena à travers les ténèbres sur une poutre dont elle était sûre et qui faisait comme un pont au-dessus du vide.
Quand Léopold, dans l'ombre, redescendit de Sion à Saxon, il fut longuement suivi, de la fenêtre du presbytère, par des yeux qui, durant des années, n'allaient perdre aucune de ses démarches. Les Baillard revenus sur la colline étaient plus que jamais sous la surveillance de la haute police de l'Oblat.
Dès le lendemain, la vie des trois frères fut réglée. Ils se mirent à courir le pays: Quirin pour placer des vins de Bourgogne, et François pour solliciter des assurances. Quant à Léopold, il se réservait le commerce des esprits célestes et des âmes. L'heure était solennelle et les conjonctures d'une exceptionnelle gravité. Le feu du ciel pouvait tomber demain; il fallait que tout le monde fût sous les armes. Il s'employa sans délai à se refaire une armée et à battre le rappel de ses anciens partisans.
Pour débuter, il s'en alla visiter ceux qui avaient assisté à sa dernière messe dans le fameux jour de la Pentecôte, ou plutôt, comme il disait, le jour du martyre de la Sagesse. A chacun d'eux il apportait, par un privilège spécial, et par une attention de Vintras, un nom d'ange. C'était soulever pour eux le voile d'un grand mystère auquel l'Apocalypse a déjà fait allusion. Lors de la révolte des anges, les uns sont restés fidèles, d'autres méritèrent d'être précipités dans l'abîme, d'autres enfin, disait l'Organe, se sont tenus dans une coupable abstention, et de ce fait furent relégués sur la terre. Les fidèles de Saxon appartenaient à cette troisième catégorie. En leur révélant leurs noms d'anges et le secret de leurs origines, Léopold pensait les enflammer d'une nouvelle ardeur pour le service de Dieu. Sœur Euphrasie devint Vhudolhael, ange des voix attractives qui portent à Dieu; Marie-Anne Sellier, Phrumelhael, voix centuplée des monts divins; madame Munier, Prodhahael, élevée dans les flammes qui environnent le tabernacle de Dieu; Pierre Mayeur, Fulsdhelhael, écho des remparts divins.
Les cérémonies reprirent. Aux heures sombres du soir, les Enfants de l'Œuvre venaient par deux, par trois, chez Marie-Anne Sellier, et quand cette poignée de zélateurs était rassemblée, le Pontife d'Adoration leur donnait le dernier état de la doctrine de Vintras:
—Les catastrophes prochaines se partageront en deux phases: dans la première, il n'y aura que le conflit de l'Homme contre l'Homme: ce sera la grande guerre, l'Année Noire; Sion verra les massacres et les incendies. Alors les Enfants du Carmel prieront sans agir; ils devront s'abriter dans leurs demeures sous la protection des armes de défense, croix de grâce chrématisées, théphilins, hosties personnelles, dictames, eaux de salut et légendes bénies pour clore les issues de leurs demeures. Mais dans la seconde phase, les Enfants de Dieu, qu'ils soient de la terre, des mondes ou des cieux, auront une action extérieure de secours, de consolation, de protection, aussi active et étendue que les malheurs dont ils seront témoins…
Et il tenait à préciser.
—La première phase sera annoncée par des flammes apparues dans le ciel; la seconde, par Michaël, qui surgira au zénith et lancera le mot d'ordre: Quis est Deus? A cet appel, nous tous, Enfants de la Miséricorde, nous nous précipiterons au milieu de la lutte comme anges consolateurs. Notre rôle sera sublime. Nous servirons d'intercesseurs entre la Divinité irritée et l'Humanité corrompue, puis nous bâtirons dans les ruines du plateau le Temple de la Réconciliation: Satiabor cum apparuerit gloria tua; je serai rassasié quand la beauté apparaîtra.
Pendant des années, Léopold parcourut infatigablement tout le pays. Les villages le revirent avec stupeur. Vêtu tout de noir avec un léger filet blanc autour du col, à la manière des clergymen, l'étrange homme passait, droit et rapide, un peu voûté, la tête inclinée à gauche, sans arrêter sur personne son regard fulgurant. Il allait, annonçant l'Année Noire et distribuant sur son passage les noms d'ange, les croix de grâce et les théphilins. Ses adeptes, peu nombreux, mais bien entraînés, se tenaient sous les armes. Ils savaient ce qu'ils auraient à faire dès la première apparition du feu dans le ciel. Chacun d'eux tenait dans sa poche son billet de mobilisation. Il n'y avait plus qu'à attendre le signe annonciateur des vengeances de Dieu. Et Léopold, avec ses yeux d'une vivacité brusque, qu'il fut chez lui ou en tournée, le guettait, de jour et de nuit, aux quatre coins de l'horizon.
Jamais d'ailleurs les cieux ne furent plus explicites. Ces cérémonies bizarres, cette distribution d'armes mystiques, cette promotion de quelques villageois à l'angélité semblaient ravir les puissances aériennes. En Pologne, à cette date, on remarqua que la pleine lune portait dans son centre une grande macule noire. Cette lune tragique se penchait, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, se balançant plus rapidement à mesure qu'elle s'élevait au-dessus de l'horizon. Tout à coup, elle tomba avec une rapidité extraordinaire et remonta immédiatement. Deux heures plus tard, elle cessa ses balancements, mais se mit à changer continuellement de figure, tantôt s'aplatissant, tantôt prenant une forme elliptique ou carrée, mais toujours conservant sa couleur de sang avec sa macule noire au milieu. Bientôt elle fut prise de tremblements et de mouvements spasmodiques, qui durèrent jusqu'à ce que la tache noire disparût. Et pendant tout ce temps, la lune ne jeta aucun rayon. Elle semblait une grande boule ardente suspendue tristement dans les airs.