En même temps que le firmament prodiguait à la petite communauté de telles consolations, les pestes et les choléras faisaient rage. Le cercle de menaces et de promesses se resserrait autour de Sion. Et Léopold, vêtu de ses oripeaux d'évêque vintrasien, au milieu de son petit peuple épouvanté et ravi, alliait à sa figure très nette de visionnaire quelque chose d'un roi de la foire.
Il vivait au centre d'un royaume que son imagination agrandissait sans mesure. La colline de Sion en demeurait la ville sainte, et le vieux château d'Étreval y tenait lieu de forteresse.
Étreval est un des rares châteaux que les guerres du dix-septième siècle aient laissés à peu près intacts en Lorraine. Intact, c'est trop dire: il meurt; mais cette fois les soldats de Richelieu n'y sont pour rien; il s'effondre de vieillesse. Cette demi-ruine, ancienne résidence d'été des Bassompierre, encore charmante avec ses trois cours successives, avec ses linteaux de porte ouvragés et le joli encadrement de ses fenêtres, constitue aujourd'hui une petite cité agricole, où plusieurs familles de paysans se sont organisés des logis. M. Haye, de son vivant, avait été le personnage le plus important et, en quelque sorte, le maire sans titre de cette sorte de phalanstère. Hélas! ce vieil ami de la prospérité et des mauvais jours venait de mourir; les Baillard ne le revirent pas, mais sa femme, sa fille veuve et ses petits-enfants, à l'exception de l'aîné qui étudiait pour être prêtre au grand séminaire de Nancy, demeuraient encore là, et Léopold venait souvent les visiter dans ce singulier et plaisant séjour.
Il arrivait généralement sur les trois heures de l'après-midi, enveloppé été comme hiver de son éternel pardessus. Avant le souper, il allait causer, de porte en porte, dans les trois cours; on lui faisait partout bon accueil, en considération de ses hôtes. Vers sept heures, il rentrait chez Madame Haye. Avant de se mettre à table, quand la jeune femme se préparait à coucher les enfants, jamais il n'aurait manqué de leur faire réciter la prière du soir, pour s'assurer qu'ils étaient bien instruits de leur religion. Et ces petits bordés dans leurs lits, la soupe posée sur la nappe blanche, c'était d'abord une simple et aimable causerie, jusqu'au moment où, d'une pente fatale, il exigeait qu'on en vînt à ce qui lui tenait tellement au cœur… Jusqu'alors son sourire avait été fin et doux; c'était une figure de bon vieux curé, ou encore d'ancien officier, anguleuse, sans dureté. Mais à mesure qu'il parlait de l'Année Noire et des flammes dans le ciel, de la comète et de l'ange Michaël, son extérieur se transformait; les yeux qui clignotaient un peu devenaient fixes, et le regard brillant; la voix, naturellement douce et paisible, prenait les accents de la prédication et s'élevait à des effets dramatiques.
—Laissez donc tout cela, Monsieur le Supérieur, disait la vieille Mme Haye épouvantée. Prenez encore une assiettée de soupe.
Charmantes soirées d'Étreval! Elles étaient l'oasis des tournées pontificales de Léopold. Mais quelle amertume pour lui de passer oublié dans les lieux où il avait été puissant. Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile! Dans ces villages, c'était le roi Lear chez ses filles, plein de douleurs lyriques et de chants à remplir le monde. Un jour qu'il traversait Mattaincourt, il fut arrêté par un homme qu'il avait jadis placé comme jardinier chez les religieuses. Cet homme, lui ayant offert un verre de vin, le mena admirer la belle église qu'on venait d'élever à la gloire du Père Fourier, une église d'un goût maniéré qui laisse fâcheusement dans l'ombre la pauvre maison paysanne du bienheureux. Il était entré autrefois dans les plans de Léopold de la bâtir, cette basilique, et la vue admirable de ces pierres neuves, gentiment agencées et dorées à la mode du jour, lui serra le cœur. Il resta un long temps immobile et dit tristement:
—Cela restera et mes œuvres sont tombées.
Mais ces instants de faiblesse étaient rares, et toujours l'Ange de la Certitude venait le relever, et le soutenait sur les routes où il repartait en frappant la terre de son bâton.
Pour se redonner du cœur, pour rafraîchir en lui l'idée qu'il se réinstallerait prochainement sur la sainte colline, il montait au couvent, se complaisait dans ses ruines, y prolongeait sa ronde romantique et reprenait avec la Noire Marie le même éternel dialogue, où il se faisait assurer qu'elle ne vendrait jamais sans l'avoir averti.
Un jour, il appela la vieille femme, comme il avait coutume, sous les fenêtres du jardin. Elles étaient grandes ouvertes, et pourtant personne ne lui répondit. Il se retira. Mais au cours de la journée, une certaine inquiétude lui vint, et dès le lendemain il retournait là-haut. Les fenêtres étaient toujours ouvertes, et dans la chambre, la pluie tombait comme sur la place. Il appela de nouveau, jeta une poignée de terre contre les vitres, et puis, décidément inquiet de tant d'immobilité et de silence, il pénétra à travers les couloirs jusqu'à la chambre. La Noire Marie était là, couchée sur le dos et les yeux largement ouverts… Son arrivée mit en fuite toute une armée de rats qui couraient sur le corps de la vieille femme et qui lui avaient déjà mangé les pieds.