Il répondit:
—Je suis persuadé que je n'ai jamais bu de si bonne prunelle.
Et si l'interlocuteur ne trouvait pas l'échappatoire de ce farceur de Bibi, s'il répliquait à la Sagesse par quelque argument de bon sens, la scène était encore plus comique: le grand François expliquait très sérieusement qu'il était en possession de quatre cent dix-neuf raisons prouvant la vérité de sa cause, et qu'il se sentait particulièrement appuyé par le prophète Isaïe, sans parler d'Ézéchiel et de Jérémie. Il ne s'arrêtait que vaincu par ses battements de cœur.
Aucun des propos du pauvre garçon, nulle des démarches de Léopold n'échappait à la cure de Saxon. Le Père Aubry, sachant avec quelle force rejettent, sur un vieux sol religieux, les plus profonds instincts que semblaient avoir chassés les prières et l'eau bénite, aurait voulu vider l'abcès, y mettre le fer et le feu. C'était bien l'avis de l'Évêque. Nulle transaction avec le diable, pas d'armistice avec l'enfer! Mais en sage prélat, il ajoutait: «C'est avant tout sous le silence que vous devez les écraser.» Fidèle à cette consigne, l'Oblat ne bougeait pas, se bornait à se tenir sur le qui-vive et à se procurer, quasi chaque jour, une sorte de rapport militaire sur ce qui se passait dans la secte.
Un matin, le facteur, en montant le courrier au presbytère, avertit la servante que François Baillard venait de passer une nuit très mauvaise et qu'il était au plus mal. La bonne femme prévint aussitôt son maître, qui, laissant là son déjeuner, se hâta de descendre chez Marie-Anne.
Ce n'était pas la première fois que l'Oblat assistait à l'agonie d'un Enfant du Carmel. Jamais il n'éprouvait de résistance et tout se passait comme si le moribond avait été un paroissien ordinaire. Mais un prêtre hérétique et qu'il faut ramener dans la communion de l'Église! L'Oblat ne méconnaît pas la difficulté; seulement il compte sur la Providence pour l'assister, cette fois encore, comme elle n'a jamais cessé de le faire depuis son arrivée sur la colline. Grâce au ciel, toutes les positions des Baillard n'ont-elles pas été successivement emportées? Le couvent vient de leur être repris sans espoir de retour; ils sont bannis de leur forteresse d'Étreval; Quirin a fait défection. L'extrémité où se trouve François, c'est une nouvelle étape dans la voie que la Providence a marquée au Père Aubry, et qui est d'installer son ordre dans l'ancienne demeure des Tiercelins. C'est pour la gloire de Dieu et pour la grandeur de l'Institut des Oblats de Marie qu'il demande de surmonter l'endurcissement de François. Il se rappelle, comme un heureux présage la faveur qu'il a reçue du ciel, le jour déjà lointain de son arrivée, quand il a recueilli dans ses bras un mendiant moribond. Il va assainir, purifier l'âme d'un mourant, quoi de plus simple! C'est jeter du chlore dans une maison où vient de s'achever une maladie infectieuse. Ainsi raisonne le Père Aubry; il descend la colline avec une haute conscience de son devoir, mais sans inquiétude sur le résultat final; il se fie dans la valeur de ses arguments et dans les sentiments qui naissent naturellement à l'approche de la mort.
Marie-Anne Sellier lui ouvrit.
—Il va mourir, dit-elle. Monsieur le Supérieur est absent depuis trois jours; nous ne savons où le prévenir.
Sœur Euphrasie, entendant des voix, arriva dans le couloir. Elle pleurait et elle dit:
—Depuis ce matin il étouffe. Ce sont toutes ces histoires avec Monseigneur qui lui ont brisé le cœur.