RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ
Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:
Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées, vos sentiments familiers; laissez reposer,—votre opinion est faite.
N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait. Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une obscurité où tout vous est net et lumineux.
Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale; cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez bien que la foule les suit.
Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit, d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur, non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par aucune définition.
Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M. X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.
Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse. Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de pensée.