—Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.


Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.

—Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent chaque matin la géographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel, me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»

Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination. Grossière psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant, était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me paraîtrait assez coquet,—si l'horizon, hélas! n'en était irrémédiablement vulgaire.

«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»—Pour moi, j'entrevois la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste, à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives, les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant, et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les romans de Balzac avec la vie de Napoléon.

O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur enseigne à te conquérir avec rien du tout!