—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux! Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube, on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges après des expériences sentimentales.
—Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette, c'est à lui d'en rougir devant moi.
—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin, cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?
—Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité, pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées, avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens quand vous me regardez!
Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda, et l'aïeul d'une lignée de penseurs;—il serait beau que mon corps offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van Dyck, la morgue de Velasquez;—il serait beau de satisfaire pleinement ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien n'existe que je sois tenté d'adorer.
Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et de la dépopulation.
Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans cesse le fleuve immonde des Barbares.»
Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.