Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait. Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession ... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir l'analyse.

Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»


Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides, banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer! besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système à baratter.—Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.

Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout. L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un monde, j'ignore ce qui naît en moi.


Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.—Ainsi dans cette chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.


Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa tête brûlante.