Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
—Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez eu un métier.
—C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue parisienne.
—Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième année.
—A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se laissait pas aborder.
O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.
Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré—du moins tel fut mon sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait—oublier que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.
O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier méthodiquement?