Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps, parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux. Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton Moi, à cet éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé volontairement.»
Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant de vies!
Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et m'asseyant à ses côtés:—Faisons la composition de lieu, lui dis-je.
C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis toujours bien trouve.
La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui toujours est près de lui échapper.
J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère, quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:
Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée, douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur semblable.
Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.