Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également heureuse de te donner à moi.»

Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer, tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos sceptiques devant des doctrinaires.

Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons, que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier en nous.


II

MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE

Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des livres entassés dans nos cellules chaudes.

Je lus Joseph Delorme, les Consolations, Volupté et le Livre d'amour, avec les pensées jointes aux Portraits du lundi. Écartant les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans un infime détail de sa sensibilité.

A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste. Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide du monotone Saint-Germain.