Oraison
Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie. Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le réservoir de toutes les vertus.
... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé, et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.
Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.
Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité, formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous proposions.
Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer les parties les plus récentes de moi-même....